Ce que le regard étranger fait apparaître de l’art de vivre français (encore aujourd’hui) – 2

 (suite de l’enquête)

Il est peu d’expressions dont l’évidence résiste aussi mal à l’examen que celle d’art de vivre à la française. Chacun croit savoir ce qu’elle désigne tant qu’on ne lui demande rien de précis, et dès que la question se resserre, les réponses se dispersent entre la gastronomie, l’élégance, la convivialité, le patrimoine ou le goût, comme si l’expression tenait moins à un objet circonscrit qu’à une parenté sentie entre des choses dont on peine à formuler le principe commun.

Une première approche de cette difficulté avait consisté à interroger, sur trois siècles, ce que des étrangers avaient vu de la France lorsqu’ils la regardaient vivre (voir mon article sur le regards des étrangers siècles après siècles). De Muralt à Wharton, en passant par Sterne, Goldoni, Karamzine ou Sénac de Meilhan, voyageurs, diplomates et résidents de longue durée avaient composé une sorte de miroir discontinu où revenaient, d’une époque à l’autre, certaines façons de manger, de recevoir, de converser, de se vêtir ou de donner du prix aux plaisirs ordinaires de l’existence. Cette suite de regards n’avait pas fourni de définition, et ce n’était d’ailleurs pas son ambition, mais elle avait fait apparaître une insistance suffisante pour que la question méritât d’être reprise autrement, celle de savoir si cette vieille perception demeurait lorsque le témoignage individuel cédait la place à l’enquête collective.

C’est cette reprise que le présent article (extrait de mon livre en préparation) engage. Les voyageurs nous avaient laissé une France observée dans l’épaisseur des rencontres, des villes, des repas, des conversations et des usages, et la permanence de certaines observations avait donné une première consistance historique à notre question. Restait pourtant une difficulté. Ces hommes et ces femmes avaient voyagé, écrit, comparé, parfois longuement vécu en France, et leur attention même les distinguait de la multitude de ceux qui n’en avaient jamais fait un objet de réflexion. Il fallait donc changer d’échelle et se demander ce qu’il adviendrait de cette perception lorsque des populations entières, plutôt que quelques témoins exceptionnels, seraient interrogées à leur tour.

Une enquête internationale réalisée en 1988 fournit à cet égard un document particulièrement précieux, parce que la question posée rejoint presque exactement la nôtre. Des Britanniques, des Japonais, des Américains, des Belges, des Québécois, des Allemands, des Espagnols, des Italiens et des Soviétiques furent invités à dire ce qui caractérisait le mieux la France d’alors parmi le savoir-vivre, la culture, l’histoire, les réalisations techniques de pointe et la puissance. Dans les neuf populations interrogées, le savoir-vivre arriva en tête. Il fut choisi par 61 % des Britanniques, 55 % des Japonais, 45 % des Américains, 55 % des Belges, 54 % des Québécois, 70 % des Allemands, 46 % des Espagnols, 47 % des Italiens et 57 % des Soviétiques¹.

L’ancienneté même de cette enquête lui donne aujourd’hui une valeur supplémentaire. Elle précède l’expansion des réseaux sociaux, l’accélération considérable de la circulation internationale des images et la transformation du voyage provoquée par le numérique. Or, dans des sociétés aussi différentes que le Japon, les États-Unis, l’Union soviétique ou l’Allemagne occidentale, la France pouvait déjà être identifiée d’abord par son savoir-vivre, avant sa culture, son histoire, sa puissance ou ses réalisations techniques. Nous ne savons pas exactement ce que chacun des répondants mettait derrière ce terme, puisque le questionnaire ne permet pas de le reconstituer, mais nous savons qu’à la fin du XXᵉ siècle le savoir-vivre français possédait une existence collective suffisamment forte pour devenir, dans les neuf populations interrogées, le premier caractère associé à la France.

Les enquêtes contemporaines emploient rarement une catégorie aussi directement ajustée à notre objet, mais elles permettent d’observer ce que cette représentation est devenue. Lorsque l’Institut français confie à Ipsos, en 2024, une enquête menée auprès de 24 540 personnes dans douze pays d’Europe, d’Amérique, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, le tourisme et la culture arrivent en tête des évocations associées à la France, respectivement à 56 % et 45 %². Lorsqu’une autre enquête interroge directement Français, Américains et Chinois sur les pays dont l’art de vivre les fait rêver, la France est choisie par 48 % des répondants chinois, devant leur propre pays, cité par 37 %³. Les dispositifs diffèrent trop pour que leurs chiffres puissent être comparés comme les étapes d’une même série statistique, mais ils attestent au moins la persistance d’une représentation dans laquelle la France demeure associée à quelque chose qui excède ses institutions, sa puissance ou son économie et touche à la manière même d’y vivre.

À mesure que les questions deviennent plus concrètes, cette représentation se disperse pourtant en une multitude d’objets. Apparaissent alors la gastronomie et le vin, la mode et le luxe, Paris et les villes, les arts, la langue, l’histoire et le patrimoine, auxquels s’ajoutent, selon les enquêtes et les populations, l’élégance, le romantisme, le raffinement ou le plaisir. Une étude consacrée aux représentations de la culture française chez des étudiants américains rend ce phénomène particulièrement visible, car les associations spontanées concernent massivement les produits et manifestations immédiatement perceptibles de la culture, parmi lesquels la nourriture, la baguette, le vin, la cuisine, Paris, les châteaux, l’art ou la mode, tandis que les pratiques et les valeurs plus abstraites apparaissent beaucoup moins spontanément⁴.

Cette dispersion constitue peut-être notre premier véritable résultat. L’étranger nomme aisément les manifestations de l’art de vivre français, beaucoup moins aisément ce qui les relie. Il reconnaît une cuisine, des vins, une mode, des lieux, des monuments, une langue, des manières et des plaisirs, comme si ce qui lui apparaissait d’abord de la France était une collection de réalités sensibles dont la parenté est perçue avant d’être pensée. L’art de vivre se donne ainsi à voir par ses effets avant de pouvoir être saisi par son principe.

Or ces réalités appartiennent à des domaines que rien, en apparence, n’oblige à réunir. Une bouteille de vin, un vêtement, un repas, une conversation, un café, un château, une manière de recevoir ou une certaine façon de disposer de son temps ne relèvent ni de la même activité ni du même besoin. Leur rapprochement répété dans les représentations étrangères oblige donc à déplacer la question. Il ne suffit plus de constater que la France est réputée pour sa gastronomie, sa mode ou son patrimoine. Il faut comprendre ce qui permet à ces choses de prendre place dans une même représentation de la vie française.

Pour avancer davantage, il faut alors quitter la France simplement regardée de l’extérieur et s’approcher de celle dont les usages entrent effectivement dans la vie de l’étranger. La distinction est essentielle, car une image nationale et une expérience quotidienne ne nous renseignent pas de la même manière. L’étude internationale conduite en 2024 par Harris Interactive pour Atout France auprès de près de 30 000 personnes appartenant à trente nationalités distingue elle-même l’image préalable de la destination, les attentes du voyageur et l’expérience du séjour⁵. Elle ne constitue pas une ethnographie de l’art de vivre français et ne saurait être utilisée comme telle, mais son dispositif confirme l’intérêt méthodologique de distinguer ce que la France évoque avant d’être vécue de ce que l’expérience du pays peut ensuite faire découvrir.

Les récits et témoignages d’étrangers ayant vécu en France font alors descendre le regard vers des réalités beaucoup moins spectaculaires. Ce ne sont plus seulement la haute cuisine, le grand vin, la mode ou les monuments qui retiennent l’attention, mais le marché, les commerces alimentaires, le repas, le café, l’apéritif, les invitations, les horaires, les vacances ou certaines formes ordinaires de sociabilité. Ces témoignages n’ont évidemment ni la représentativité d’une enquête internationale ni la force probatoire d’une étude expérimentale. Leur fonction est différente, car ils indiquent les pratiques qui deviennent visibles précisément parce qu’un étranger, ayant appris ailleurs d’autres manières de vivre, les rencontre dans la répétition du quotidien⁶.

Ce déplacement de l’exceptionnel vers l’ordinaire change profondément la nature de notre objet. Manger, boire, s’habiller, parler, habiter, recevoir ou se reposer appartiennent à l’expérience humaine la plus commune. Pourtant, les témoignages étrangers rencontrés depuis le XVIIIᵉ siècle comme les observations contemporaines semblent régulièrement remarquer en France le travail culturel accompli autour de ces nécessités. Le besoin alimentaire devient cuisine et gastronomie, le produit appelle le choix et le goût, le repas reçoit une ordonnance et une durée, le vin entre dans un ensemble de connaissances et d’accords, le vêtement appelle une appréciation de la circonstance et de l’apparence, tandis que la rencontre avec autrui peut recevoir ses lieux, ses gestes, ses paroles et ses moments.

Cette intuition n’est pas nouvelle. Elle avait déjà frappé Nathaniel Hawthorne lorsqu’il comparait, au XIXᵉ siècle, la cuisine française à celle qu’il venait de connaître en Angleterre. Manger demeurait bien la satisfaction d’un besoin, mais le repas français lui donnait le sentiment de cultiver son goût en satisfaisant son appétit. Ce déplacement est considérable. Il suggère qu’une des opérations caractéristiques de l’art de vivre français pourrait résider dans cette capacité à prendre les actes nécessaires ou ordinaires de l’existence et à les conduire vers une forme culturellement élaborée.

Le goût prend alors une signification beaucoup plus large que celle que lui accorde ordinairement le vocabulaire esthétique. Edith Wharton l’avait admirablement compris lorsqu’elle étendait le goût aux vêtements, aux manières et à la vie elle-même, avant d’en donner pour principe la convenance. Ce qui convient n’est jamais déterminé abstraitement. Cela convient à quelqu’un, dans une circonstance, en un lieu, pour un usage et à un moment. Le vêtement, le repas, la parole, l’objet ou le geste ne trouvent donc leur justesse qu’à l’intérieur d’une situation dont il faut avoir appris à discerner les exigences.

Le regard étranger nous ramène ainsi à une faculté qui pourrait se révéler centrale, celle de savoir distinguer ce qui convient. Le goût ne serait plus seulement la capacité à reconnaître le beau ou le bon, mais une intelligence pratique des accords par laquelle les choses, les personnes, les lieux et les circonstances trouvent entre eux une certaine justesse. Nous n’avons pas encore à décider si cette faculté constitue l’un des principes de l’art de vivre français. Il suffit pour l’instant de constater que des domaines apparemment éloignés commencent, par elle, à devenir intelligibles ensemble.

La relation avec autrui connaît le même déplacement. Le XVIIIᵉ siècle avait déjà rencontré, chez Laurence Sterne, une multitude de situations où il fallait comprendre un geste, trouver le ton d’une rencontre ou mesurer ce qu’une circonstance permettait. Nikolaï Karamzine avait été jusqu’à reconnaître chez les Français un art de vivre avec les hommes, tandis que Sénac de Meilhan résumait la fonction sociale de la table française en affirmant que l’on y réunissait des personnes qui se conviennent. Les pratiques contemporaines de l’apéritif, du repas ou de l’invitation, telles qu’elles apparaissent dans certains récits d’expérience, permettent de prolonger cette observation, car la relation peut recevoir une forme matérielle et temporelle. Il y faut un lieu, un moment, quelque chose à boire ou à manger, parfois un ordre implicite des gestes, toujours une disponibilité suffisante pour que la rencontre ait effectivement lieu.

L’art de vivre ne se réduit donc pas à la politesse, même si celle-ci en fut historiquement une manifestation considérable. Ce qui apparaît derrière elle est plus large, une certaine manière de donner forme à la présence d’autrui.

L’expérience quotidienne attire également l’attention sur une dimension que les grandes enquêtes d’image saisissent difficilement, le temps. Repas, apéritif, café, vacances, horaires de travail ou de commerce constituent autant de situations dans lesquelles l’étranger peut rencontrer une organisation temporelle différente de celle qu’il connaissait auparavant. Les récits d’expatriation permettent d’en repérer l’existence, mais ils ne suffisent pas à établir l’existence d’un hypothétique rapport français au temps. C’est pourquoi la question doit être posée plus précisément, celle de savoir si les différents moments de l’existence reçoivent, dans l’art de vivre français, une qualité et une finalité propres.

La matière recueillie invite à prendre cette hypothèse au sérieux. Le repas peut réclamer davantage que le temps nécessaire à l’alimentation, puisqu’il accueille le goût et la conversation. La rencontre peut justifier le temps qui lui est consacré indépendamment de son utilité immédiate. Le repos, les loisirs ou les vacances peuvent recevoir une valeur qui ne s’épuise pas dans leur fonction de récupération. Il serait cependant trop simple de transformer cette observation en célébration d’une prétendue lenteur française. Karamzine lui-même avait été frappé par la vivacité parisienne, et l’histoire française n’a évidemment ignoré ni la vitesse ni l’intensification du travail. Ce qui mérite d’être recherché est moins une lenteur générale qu’une manière éventuelle de reconnaître à certains temps une valeur propre.

Le plaisir trouve naturellement sa place dans cette organisation. Les enquêtes contemporaines le font apparaître à proximité de l’élégance, de la gastronomie, de la tradition ou de l’esthétique lorsqu’elles interrogent les représentations de l’art de vivre français³. Pourtant, le corpus que nous avons parcouru invite à lui donner un sens plus exigeant que celui de la satisfaction immédiate. Le plaisir dont il est question demande souvent un apprentissage. Il faut apprendre à goûter, à choisir, à accorder, à converser, à recevoir, à reconnaître ce qui convient. Hawthorne avait justement aperçu ce paradoxe d’un plaisir qui devient culture. Le plaisir n’est plus seulement ce que nous éprouvons, il devient quelque chose dont la qualité peut être travaillée.

Cette présence du plaisir parmi les choses sérieuses de l’existence pourrait constituer l’un des caractères les plus profonds de l’art de vivre français. Elle expliquerait que nourriture, vin, beauté, conversation, vêtement, loisirs ou lieux puissent se retrouver dans un même univers sans qu’aucun d’eux suffise à le définir. Tous appartiennent à cette zone où l’existence dépasse la satisfaction de ses nécessités pour chercher la qualité de l’expérience qu’elle en fait.

Une autre continuité apparaît alors, celle du temps historique lui-même. Les enquêtes contemporaines continuent d’associer la France à son histoire et à son patrimoine, tandis que Henry James avait déjà rencontré, dans les villes provinciales, cette superposition du présent et des formes reçues, et qu’Edith Wharton faisait de la continuité l’une des clefs de son interprétation de la civilisation française. La question qui s’ouvre ici est plus profonde que celle de la conservation patrimoniale. Elle consiste à savoir dans quelle mesure une manière de vivre se forme parmi des objets, des lieux, des usages et des gestes reçus des générations antérieures, suffisamment transformés pour demeurer vivants et suffisamment conservés pour continuer de transmettre quelque chose.

Une table du XVIIIᵉ siècle, un café du XIXᵉ, un repas bourgeois, une terrasse contemporaine ou un marché de province n’appartiennent ni aux mêmes sociétés ni aux mêmes économies. Pourtant, si des pratiques successives se déposent les unes sur les autres, se transforment et laissent derrière elles des manières suffisamment durables pour être encore reconnues, alors l’art de vivre pourrait devoir une part de sa singularité à cette sédimentation. La permanence des formes ne se confond cependant jamais avec celle de leur signification, et seule une histoire attentive à ces déplacements pourra un jour l’établir.

Reste enfin une question qui touche à la nature même d’un art de vivre, celle de savoir comment il s’apprend.

C’est ici que la recherche sur l’acculturation permet de donner une assise scientifique à ce que les récits d’expérience laissaient seulement entrevoir. Camille Brisset, Saba Safdar, J. Rees Lewis et Colette Sabatier ont étudié l’adaptation de 112 étudiants vietnamiens inscrits dans des universités françaises, comparés à 101 étudiants français. Leur travail distingue l’adaptation psychologique de l’adaptation socioculturelle, cette dernière désignant la capacité à gérer la vie quotidienne dans le nouveau contexte culturel. La connaissance culturelle, la compétence linguistique, la distance entre les cultures et les processus d’identification interviennent dans cette adaptation⁷.

Cette recherche ne nous apprend évidemment pas comment un étranger acquiert le goût du repas français, comprend l’apéritif ou apprend une convenance particulière, puisqu’elle n’étudie pas ces pratiques. Elle établit en revanche un phénomène beaucoup plus général dont notre enquête a besoin, car entrer durablement dans une société exige davantage que la connaissance de sa langue ou de ses représentations, et il faut aussi acquérir une compétence permettant de se mouvoir dans les situations de sa vie quotidienne.

Nous pouvons dès lors relire avec davantage de précision ce que les voyageurs et les résidents étrangers nous avaient montré. Une partie de l’art de vivre appartient peut-être précisément à ce domaine des connaissances qui deviennent pratiques. Nous apprenons à table en étant à table, nous apprenons à recevoir en voyant recevoir, et nous en venons à reconnaître une convenance en fréquentant les situations où elle prend sens, à donner du temps à certaines choses en vivant parmi ceux qui le leur donnent déjà. Une telle transmission passe par l’observation, l’imitation, la répétition, l’expérience et, peu à peu, l’incorporation.

La formule de Karamzine prend ici une profondeur singulière. Ce qu’il admirait chez les Français était un art de vivre avec les hommes qui lui semblait être devenu chez eux comme une aimable nature. Entre l’art et la nature se trouve précisément tout le travail invisible de l’acquisition, puisque ce qui fut appris, répété et incorporé finit par ne plus apparaître comme une règle extérieure, mais comme une manière spontanée de se conduire.

Nous pouvons désormais revenir à la question dont cette enquête était partie. Lorsque les Français peinent à définir leur art de vivre, les étrangers commencent par nous en montrer les manifestations, la cuisine et le vin, le vêtement et l’élégance, les arts et les lieux, le patrimoine, la langue, la conversation, le plaisir. Lorsque le regard se rapproche de l’expérience quotidienne, les objets commencent à laisser apparaître les relations qui les unissent.

Quelque chose se précise alors.

L’art de vivre français semble prendre les actes ordinaires de l’existence pour leur donner une forme qui excède leur seule nécessité. Le goût y apparaît comme une faculté de discernement entre les choses, les personnes, les circonstances et les lieux. La relation à autrui reçoit des formes qui rendent possible une certaine qualité de présence. Certains moments de l’existence paraissent réclamer un temps qui leur soit propre. Le plaisir peut devenir matière de culture et d’apprentissage. Le présent demeure entouré de formes héritées qu’il transforme en continuant de les habiter. Enfin, une part de ces manières semble moins transmise par l’énoncé de règles que par leur incorporation progressive dans la vie quotidienne.

Cette définition demeure provisoire. Elle ne constitue pas encore une conclusion et moins encore une grille à laquelle l’histoire devrait désormais se conformer. Elle constitue ce que l’enquête extérieure permet de voir avant que l’histoire ne soit véritablement interrogée. Certaines de ces dimensions se révéleront peut-être tardives, d’autres fusionneront, certaines disparaîtront, et l’histoire en fera probablement surgir que nous n’avons encore aucune raison de soupçonner.

Car aucun peuple ne s’est réveillé un matin en possession d’un art de vivre achevé. Les manières de manger, de recevoir, de parler, de se vêtir, d’habiter, de goûter, de travailler ou de prendre du plaisir sont des constructions lentes, faites d’héritages et d’emprunts, de ruptures et de continuités, d’influences venues d’ailleurs puis assimilées jusqu’à devenir méconnaissables, de pratiques d’abord réservées à quelques-uns avant de descendre dans d’autres milieux, de formes disparues dont le principe a quelquefois survécu à l’usage qui les avait fait naître.

Le regard étranger, qu’il vienne des voyageurs du XVIIIᵉ siècle ou des enquêtes les plus récentes, nous a permis d’apercevoir ce qui peut aujourd’hui être reconnu comme français. Reste à remonter le temps pour comprendre comment cela l’est devenu, chantier qu’une histoire longue de l’art de vivre à la française devra conduire à son tour. Ce sera l’objet d’autres articles à venir.

Cyril Brun, docteur en sciences humaines, chercheur en anthropologie, professeur d ‘art de vivre à la française.

Notes

  1. Ipsos, « L’image de la France et des Français à l’étranger », enquête réalisée en avril, mai et juin 1988 en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Belgique, en Italie, au Québec, en Espagne, en République fédérale d’Allemagne, au Japon et en URSS, publiée le 24 octobre 1988. À la question « Qu’est-ce qui caractérise le mieux la France d’aujourd’hui ? », le « savoir-vivre » arrive en tête dans chacun des neuf groupes, avec 61 % en Grande-Bretagne, 55 % au Japon, 45 % aux États-Unis, 55 % en Belgique, 54 % au Québec, 70 % en RFA, 46 % en Espagne, 47 % en Italie et 57 % en URSS. Enquête Ipsos de 1988
  2. Ipsos pour l’Institut français, enquête mondiale sur la perception de la langue et de la culture françaises, réalisée de février à septembre 2024 auprès de 24 540 personnes âgées de dix-huit ans et plus dans douze pays, l’Allemagne, les États-Unis, la Colombie, le Nigéria, le Maroc, l’Arabie saoudite, la Pologne, le Liban, la Corée du Sud, le Vietnam, la Chine et l’Ouzbékistan. À l’évocation de la France, le tourisme est cité à 56 % et la culture à 45 %. Institut français, « Perception de la langue française : une enquête mondiale interroge 24 540 personnes dans 12 pays », 20 mars 2025. Présentation de l’enquête par l’Institut français
  3. Sociovision-Ifop pour le Comité Colbert, Le luxe français, 2021, enquête réalisée en France, aux États-Unis et en Chine. À la question portant sur les pays dont « l’art de vivre vous fait rêver », 61 % des Américains citent les États-Unis, 55 % des Français citent la France et 48 % des Chinois citent la France, devant la Chine, choisie par 37 %. L’étude rapproche également l’art de vivre français de valeurs telles que l’élégance, le romantisme, l’excellence, la tradition, le plaisir, la créativité et l’esthétique. La nature du commanditaire et l’objet de l’étude doivent naturellement être pris en compte dans l’interprétation. Étude Ifop-Comité Colbert
  4. Étude consacrée aux représentations de la culture française chez des étudiants américains. À une question ouverte sur ce qu’évoque pour eux la culture française, 90 % des répondants mentionnent d’abord des produits ou objets culturels, notamment nourriture, baguette, vin, cuisine, Paris, châteaux, art et mode, tandis que les pratiques, telles que la culture du café ou la durée du déjeuner, apparaissent plus rarement, et que les perspectives ou valeurs abstraites apparaissent plus rarement encore. Cette source est particulièrement utile ici parce que le caractère ouvert de la question permet d’observer ce qui surgit spontanément dans la représentation plutôt que de choisir parmi des catégories préétablies. Étude disponible dans ERIC
  5. Harris Interactive/Toluna pour Atout France, Voyager en France : perceptions, attentes et cartographie du parcours client vers la France sur 30 marchés internationaux, 2024. L’enquête en ligne a été menée du 12 mars au 2 avril 2024 auprès de 28 844 personnes dans trente pays, dont 19 489 voyageurs internationaux. Elle étudie notamment l’image de la France, les attentes, les expériences recherchées et la satisfaction après séjour. Les résultats détaillés n’étant pas tous librement accessibles, nous utilisons ici le protocole et la distinction entre représentation préalable et expérience du séjour, sans attribuer à l’étude des résultats détaillés que sa présentation publique ne permet pas de vérifier. Présentation de l’étude Atout France
  6. Les témoignages contemporains d’expatriés sont employés ici comme matériaux qualitatifs d’expérience et non comme enquêtes représentatives. Voir notamment InterNations, Expat Insider 2023: France, où des résidents étrangers évoquent parmi les éléments appréciés de leur vie française la culture du marché et du boucher, l’apéritif, la nourriture, le vin et la qualité de vie. Leur valeur réside dans l’identification de pratiques devenant remarquables au contact quotidien d’une culture différente, non dans la mesure de leur prévalence dans l’ensemble de la population française. Expat Insider 2023 — France
  7. Camille Brisset, Saba Safdar, J. Rees Lewis et Colette Sabatier, « Psychological and sociocultural adaptation of university students in France: The case of Vietnamese international students », International Journal of Intercultural Relations, vol. 34, no 4, juillet 2010, p. 413-426, DOI 10.1016/j.ijintrel.2010.02.009. L’étude porte sur 112 étudiants vietnamiens inscrits dans des universités françaises et 101 étudiants français et distingue adaptation psychologique et adaptation socioculturelle. Cette dernière concerne la capacité à gérer la vie quotidienne dans le nouveau contexte culturel, et les auteurs étudient notamment le rôle de la distance culturelle, des compétences linguistiques, de la connaissance culturelle et des processus d’identification. Article dans l’International Journal of Intercultural Relations
  8. Pour Laurence Sterne, Nikolaï Karamzine, Gabriel Sénac de Meilhan, Nathaniel Hawthorne, Henry James et Edith Wharton, ainsi que pour l’ensemble des voyageurs mentionnés dans les premiers paragraphes, on se reportera à l’article consacré au regard des étrangers sur la vie française, où figurent les éditions, les passages et les citations complètes. Leur réapparition dans le présent texte ne constitue pas l’introduction de nouvelles preuves, mais la confrontation des résultats contemporains avec ce corpus historique déjà documenté.