Pour une anthropologie politique et diplomatique de Washington et ses liens avec l’art de vivre à la française.
Une loi peut instituer une capitale. Un architecte peut la dessiner, une administration la peupler, un siècle la couvrir de monuments. Elle ne commence pourtant à vivre comme capitale que le jour où des hommes et des femmes apprennent à y gouverner, à y représenter la nation, à y recevoir le monde, et à se conduire les uns envers les autres d’une manière qui rende possible l’exercice quotidien de la politique.
Les institutions distribuent les pouvoirs, fixent les compétences, organisent les procédures, déterminent les lieux où les décisions doivent être prises. Elles ne produisent pas à elles seules la confiance, ni la patience, ni la maîtrise de soi, ni cette qualité d’attention sans laquelle aucune délibération ne se maintient longtemps.
Elles ne disent pas comment recevoir un adversaire, ménager une parole encore incertaine, reconnaître une dignité sans consacrer un privilège, faire exister une relation malgré le désaccord, accorder à la fermeté d’une position la considération due à la personne qui la combat. La vie politique dépend pourtant, continuellement, de ces dispositions.
Washington offre à cette question un terrain singulier. Les autres villes américaines ont d’abord bâti leur puissance sur le commerce, l’industrie, la finance ou les échanges maritimes, quand Washington fut voulue d’emblée comme le siège permanent du gouvernement d’une république nouvelle. Sa vocation politique précède largement son accomplissement urbain. Aussi a-t-elle a dû composer, en même temps que ses bâtiments et ses institutions, le milieu humain dans lequel la République pourrait se gouverner et se présenter au monde.
De cette singularité naît l’hypothèse de cette recherche. Si Washington a pour fonction de penser et de servir le bien de la nation, de gouverner des hommes libres et de conduire les relations de la première puissance mondiale, elle ne peut être anthropologiquement neutre. Elle suppose une certaine conception de l’homme, de sa liberté, de sa dignité, de sa capacité à se gouverner et à entrer en relation avec autrui. Cette conception doit pouvoir se lire dans les formes de vie que produit la capitale que ce soit ses manières d’habiter, de recevoir, de converser, de travailler, de se vêtir, de se déplacer, de se cultiver, de se reposer, ou d’organiser la rencontre entre la personne privée et la fonction publique.
Derrière tout art de vivre se tient en effet une anthropologie, car toute manière de vivre engage une morale, une éthique, une représentation de ce qui accomplit l’homme. La question n’est donc pas seulement de savoir comment vivent les habitants de Washington, mais consiste plutôt à chercher quelle idée de l’homme apparaît dans les conduites que la capitale a successivement favorisées, prescrites ou rendues nécessaires, puis à comprendre comment ces conduites ont servi sa fonction politique et diplomatique.
Cette première enquête ouvre enfin une comparaison avec l’art de vivre à la française. Certaines filiations françaises peuvent être historiquement démontrées.
D’autres ressemblances relèvent d’affinités où les Français peuvent se reconnaître sans qu’une origine française soit établie. D’autres rapprochements, enfin, demeurent des conjectures anthropologiques que la recherche devra éprouver. Leur réunion laisse néanmoins entrevoir un socle possible de compréhension comme la mesure, la conversation, la présence, la maîtrise de soi, l’attention à autrui, la convenance des formes, la recherche d’une expérience humainement accomplie.
Penser l’homme pour gouverner la cité
Toute conception politique contient une certaine idée de l’homme. Une république démocratique repose sur un être déclaré libre, capable de jugement, susceptible de poursuivre son bonheur, appelé à participer, directement ou par représentation, au gouvernement de la cité. Cette liberté ne saurait pourtant se maintenir par la seule proclamation de droits. Elle suppose que l’homme puisse gouverner ses passions, différer sa réaction, écouter une objection, considérer un intérêt qui n’est pas le sien, consentir aux formes communes qui seules permettent à plusieurs libertés de coexister.
La jeune République américaine rencontre ainsi une difficulté qui n’est contradictoire qu’en apparence. Elle récuse les hiérarchies héréditaires et les cérémonials d’une société d’ordres, mais elle doit reconnaître la dignité des fonctions, régler les rapports entre les pouvoirs, recevoir les représentants des nations étrangères. Elle affirme l’égalité politique, mais ne peut abolir toutes les distinctions de circonstance, de responsabilité et de représentation. Elle valorise la spontanéité de l’homme libre, mais attend de celui qui sert la chose publique une tenue, une retenue, une capacité de discernement qui lui sont propres.
C’est dans cet espace que la civilité prend une signification politique. Elle ne se réduit pas à un ensemble de raffinements destinés à séparer les groupes sociaux, mais règle la manifestation de soi afin que l’existence d’autrui demeure possible. Elle apprend à entrer dans une situation, à reconnaître ceux qui s’y trouvent, à ajuster la parole, le geste, la distance et la durée. Elle transforme la maîtrise personnelle en condition de la vie commune.
Les célèbres règles de civilité que George Washington copia dans sa jeunesse en fournissent une première indication. Elles proviennent, par l’intermédiaire d’une traduction anglaise, d’un texte issu de la pédagogie jésuite française, la Bienséance de la conversation entre les hommes. Cette filiation ne permet évidemment pas d’attribuer à la France la formation entière de l’idéal humain américain. Elle montre cependant qu’au commencement de la trajectoire de Washington, l’apprentissage de la conduite associait déjà gouvernement de soi, respect d’autrui, attention au corps, retenue de la parole et adaptation aux circonstances.
Les règles concernent la totalité de la présence humaine que ce soit le visage, les mains, la voix, la démarche, la propreté, la conversation, la manière de rire, d’écouter, de contredire ou de se tenir en compagnie. Le jeune homme y apprend que ses gestes ne lui appartiennent jamais tout à fait dès lors qu’ils affectent l’espace partagé. La liberté personnelle reçoit ainsi une forme relationnelle par laquelle se conduire, c’est rendre sa propre présence compatible avec la dignité d’autrui.
L’enquête devra déterminer ce que devient cette première formation lorsqu’elle entre dans l’univers républicain car le futur président ne saurait être compris comme le simple dépositaire d’un code européen. Les usages reçus sont sélectionnés, déplacés, réinterprétés par une société qui cherche à distinguer la dignité publique de l’aristocratie. La question pertinente porte donc sur le travail de transformation par lequel la civilité participe à la formation d’un homme républicain capable de représenter une fonction sans s’approprier la souveraineté qui lui est confiée.
Washington ou la formation d’un milieu humain
L’histoire de la jeune capitale montre que les institutions américaines se sont incarnées dans des formes de vie qui excédaient largement leurs lieux officiels. Washington demeura, en effet, longtemps une ville inachevée, aux voies incertaines, aux bâtiments dispersés, aux logements insuffisants. Les responsables publics durent partager des pensions, fréquenter les mêmes maisons, organiser leur existence autour des saisons parlementaires. Cette situation matérielle produisit une proximité où la vie domestique, la sociabilité et le travail gouvernemental ne pouvaient plus être nettement séparés.
Les juges de la Cour suprême vécurent ainsi dans les mêmes pensions jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle. John Marshall accordait à cette vie commune une importance institutionnelle, persuadé que les conversations poursuivies dans le logement partagé favorisaient la collégialité et l’élaboration d’opinions communes.
Joseph Story évoquait l’intimité franche qui unissait les membres de la Cour et allégeait, disait-il, les travaux mêmes de la jurisprudence. La formation du jugement ne se produisait donc pas uniquement pendant les délibérations officielles. Elle mûrissait dans une fréquentation prolongée où les personnes apprenaient à se connaître au-delà de l’argument isolé.
Les parlementaires habitaient eux aussi dans des pensions, souvent regroupés selon leurs affinités régionales ou politiques. Ces communautés domestiques pouvaient rapprocher les personnes, consolider les appartenances, préparer les décisions, mais elles pouvaient tout aussi bien renforcer les divisions. La sociabilité politique ne produit pas mécaniquement l’unité, mais elle donne une consistance humaine aux relations qui structurent la décision, qu’elles favorisent l’accord ou qu’elles organisent l’opposition.
Les travaux de James Sterling Young sur la première communauté washingtonienne, ceux de Catherine Allgor sur la politique des salons, ceux de Sarah Luria sur la « domesticité nationale » convergent sur un point essentiel par lequel la République dut inventer des pratiques relationnelles capables de faire fonctionner son architecture constitutionnelle. Les maisons privées, les pensions, les salons, les salles à manger devinrent des espaces intermédiaires où l’on pouvait présenter des personnes, faire circuler des informations, explorer une position, rendre une négociation possible.
Cette circulation se manifestait également par les visites. C. Dallett Hemphill a montré l’importance particulière que prit à Washington la carte laissée au domicile.
La pratique existait ailleurs, dans d’autres villes américaines et dans plusieurs sociétés européennes mais elle reçut pourtant dans la capitale une intensité propre, parce que la société y était perçue comme une auxiliaire de la politique. Une visite, une carte, une invitation acceptée ou différée établissaient des degrés de reconnaissance et inscrivaient la relation dans une temporalité.
Cette matérialité importe, tant une vie politique n’est jamais faite seulement d’idées et d’intérêts. Elle dépend aussi de portes que l’on peut franchir, de distances qu’il est permis de réduire, de moments où une personne devient accessible, de lieux où la parole change de régime. La maison, le salon, le jardin, la promenade, le club, la réception ne possèdent pas la même publicité que l’assemblée et n’imposent pas la même forme au discours. Ils permettent, ainsi, à la politique de traverser plusieurs degrés d’exposition et d’engagement.
La ville elle-même contribue à cette formation. Le plan conçu par Pierre Charles L’Enfant articule les lieux de pouvoir, les avenues, les perspectives, les places, les espaces de promenade. Le Mall devait devenir un centre de la vie culturelle et sociale autant qu’un paysage monumental. La relation entre les pouvoirs y reçoit une visibilité, tandis que la nation y trouve un espace pour se représenter, célébrer, se recueillir ou manifester.
Si l’origine française de L’Enfant constitue une filiation certaine, la signification anthropologique de son projet ne saurait pourtant être déduite de sa seule nationalité. Il faudra distinguer ce qui procède des traditions européennes de l’urbanisme monumental, ce que le projet reçoit de l’expérience française de son auteur, et la manière dont ces formes furent réinterprétées par une république américaine. Une ville dessinée selon une perspective ne produit pas nécessairement une manière française de vivre, cependant, elle peut organiser une expérience de la mesure, de la circulation et de la représentation qui entre en affinité avec certaines formes françaises de composition de l’espace.
Les manuels et le portrait de l’homme attendu
Les manuels de civilité, d’étiquette officielle et de conduite sociale constituent le second grand corpus de cette recherche. Il faut les interroger comme nous interrogeons les traités de civilité européens, moins pour connaître le détail pittoresque d’usages disparus que pour reconstituer la personne idéale que ces usages supposent.
Les ouvrages de Madeleine Vinton Dahlgren, De Benneville Randolph Keim, Mary Logan, Maud Cooke et Florence Howe Hall portent sur les visites, la conversation, les présentations, le vêtement, les cérémonies, les invitations, l’hospitalité, les préséances, les relations diplomatiques, la conduite dans les différents moments de la vie sociale. Ils décrivent un monde dont la complexité naît de la superposition des qualités privées et des fonctions publiques. Une personne n’y apparaît jamais seule dans la mesure où elle représente aussi une charge, une institution, une administration, un État ou une nation étrangère.
Le titre complet du manuel que Keim publia en 1889 révèle cette articulation : Hand-book of Official and Social Etiquette and Public Ceremonials at Washington. L’ouvrage s’adresse aux fonctionnaires, aux diplomates, aux résidents de la capitale, mais aussi aux représentants des États-Unis envoyés à l’étranger. Les mêmes dispositions doivent donc permettre de vivre à Washington et de représenter l’Amérique hors de ses frontières. La conduite personnelle devient le lieu de passage entre l’existence sociale et la fonction diplomatique.
Une lecture systématique de ces manuels permettra de dégager plusieurs ensembles de qualités. La maîtrise du corps donne à la personne une présence stable et lisible. La retenue de la parole protège la relation contre l’emportement et l’indiscrétion. L’attention manifeste que l’interlocuteur existe autrement que comme obstacle ou instrument. La ponctualité reconnaît que le temps d’autrui possède une valeur. La connaissance des préséances évite qu’une maladresse symbolique ne compromette une relation. La conversation fait apparaître les personnes au-delà de leurs positions officielles. L’hospitalité donne enfin à l’étranger une place depuis laquelle il peut être reconnu et entendu.
Ces prescriptions révèlent une anthropologie de l’ajustement. L’homme accompli n’applique pas indistinctement une règle identique à toute situation. Il discerne la nature de la circonstance, la qualité des personnes, le degré de publicité, la finalité de la rencontre, le moment opportun. Cette capacité d’ajustement rapproche la civilité washingtonienne de la notion française de convenance, sans suffire encore à démontrer une communauté de sens ni une filiation continue.
La convenance doit ici être entendue dans toute sa profondeur. Elle désigne la justesse d’un rapport entre une personne, une conduite, une circonstance et une finalité. Elle permet de comprendre pourquoi un même geste peut être honorable dans une situation et déplacé dans une autre, pourquoi la dignité ne commande pas toujours la solennité, pourquoi la simplicité elle-même exige parfois une composition savante. Elle engage le jugement autant que l’obéissance à la règle. (voir mes travaux sur l’art de vivre à la française)
L’un des enjeux de la recherche consistera donc à comparer les vocabulaires. Les termes américains de civility, propriety, decorum, manners, etiquette, courtesy et taste ne recouvrent pas exactement les notions françaises de civilité, de bienséance, de politesse, de goût et de convenance. Une ressemblance lexicale ne garantit jamais une identité anthropologique, mais leur comparaison historique peut révéler des transmissions, des transformations, des zones de reconnaissance.
Lorsque les manières de vivre rendent la politique possible
La troisième étape porte sur la mise en mouvement de cette anthropologie. Il faut comprendre en quoi les qualités attendues par la capitale servent effectivement sa fonction politique et diplomatique.
Un homme maître de lui-même peut différer une réaction et laisser une situation devenir intelligible. Un homme attentif peut entendre, sous la position déclarée, les intérêts, les inquiétudes et les limites de son interlocuteur. Une personne capable de conversation peut explorer une possibilité sans lui donner immédiatement le poids d’une décision officielle. La discrétion protège les paroles qui doivent demeurer provisoires. La connaissance des formes évite qu’un affront secondaire ne ferme l’espace d’un accord principal. L’hospitalité, enfin, permet à une relation de se développer dans un cadre où chacun demeure représentant de sa fonction tout en retrouvant une part de son épaisseur personnelle.
Ces qualités ne constituent pas des techniques isolées dont il suffirait de mesurer l’efficacité. Elles appartiennent à une manière d’être. Là où la patience simulée peut servir une stratégie ponctuelle, la patience devenue disposition transforme la manière même dont une personne habite la relation. Là où la politesse instrumentale peut obtenir une faveur, la civilité profondément acquise reconnaît à autrui une dignité antérieure au bénéfice qu’on espère de lui. L’art de vivre agit donc moins comme une boîte à outils que comme un souffle traversant les conduites. (voir mon article sur l’art de vivre essai de définition)
Les archives de la vie politique et diplomatique permettront d’observer cette circulation. Les correspondances, les journaux, les mémoires, les histoires orales du Sénat américain et celles de l’Association for Diplomatic Studies and Training conservent la trace d’entretiens, de visites, de réceptions, de voyages, de relations personnelles et de moments de sociabilité dont la portée politique ne fut parfois visible qu’après coup.
L’histoire de la sociabilité washingtonienne au vingtième siècle, notamment dans les milieux de Georgetown, offre un autre terrain. Responsables politiques, diplomates, journalistes et intellectuels s’y retrouvaient dans des maisons où la frontière entre relation privée et intérêt public demeurait volontairement souple. Il faudra se garder de toute idéalisation rétrospective de cet âge des dîners et des salons car ces milieux étaient restreints et leur ouverture inégale. Ils montrent néanmoins l’existence d’espaces où la durée, la répétition des rencontres et une relative suspension des positions officielles rendaient possibles des formes particulières de confiance.
L’évolution contemporaine, pour sa part, appelle une enquête précise. La multiplication des réceptions professionnelles, des levées de fonds, des rencontres institutionnelles et des événements médiatisés a-t-elle augmenté le nombre des contacts en réduisant la durée nécessaire à la relation ? Les sociabilités de Washington permettent-elles encore la parole exploratoire, l’écoute patiente, la fréquentation gratuite ? La relation personnelle conserve-t-elle une autonomie relative, ou devient-elle immédiatement lisible comme ressource professionnelle ?
Ces questions ne peuvent être tranchées ni par les seuls manuels, ni par les récits nostalgiques. Elles exigent des entretiens auprès de diplomates, de fonctionnaires, de collaborateurs parlementaires, de journalistes, de responsables culturels et de professionnels de l’hospitalité. Il faudra étudier les lieux, les rythmes, les expériences, puis comparer la norme revendiquée avec l’existence réellement vécue.
Une parenté française à discerner
La comparaison avec l’art de vivre à la française doit conserver trois niveaux que l’analyse ne saurait confondre.
Le premier comprend les filiations historiquement établies. La généalogie française des règles copiées par George Washington en fournit un exemple. L’œuvre urbaine de L’Enfant, les séjours français de Thomas Jefferson, certaines traditions diplomatiques, l’influence des arts décoratifs, de la cuisine, du vin et des formes européennes de réception pourront également être étudiés. Chaque cas devra être vérifié séparément car une série d’influences ponctuelles ne prouve pas encore l’existence d’une matrice française générale.
Le deuxième niveau réunit les formes où des Français peuvent se reconnaître, bien que leur provenance française ne soit pas démontrée. La mesure, la conversation, la présence, la convenance, le goût, l’attention aux formes, la composition des circonstances peuvent être nées de plusieurs traditions. Leur intérêt tient alors moins à leur origine qu’à la possibilité d’une reconnaissance mutuelle.
Le troisième niveau appartient à l’interprétation anthropologique. Il consiste à se demander si, derrière ces formes apparentées, apparaît une conception suffisamment voisine de l’homme à savoir un être libre dont la liberté s’accomplit dans le gouvernement de soi, un être relationnel dont la présence doit ménager celle d’autrui, un être sensible dont le jugement se forme au contact des choses, des personnes et des situations, un être politique dont le bien personnel demeure lié à la qualité du monde commun.
Cette parenté éventuelle expliquerait pourquoi l’art de vivre français pourrait être reçu à Washington autrement que comme une coutume exotique ou un luxe décoratif. Il y réveillerait des dispositions que la capitale reconnaît déjà comme nécessaires à sa propre fonction.
L’excellence de l’expérience
L’art de vivre à la française apporte à cette rencontre une orientation particulière qu’est la recherche de l’excellence de l’expérience.
Une expérience excellente ne se réduit ni à la qualité objective des biens proposés, ni au prestige du cadre. Elle advient lorsqu’un lieu, un moment, des personnes, des choses et des formes s’accordent de telle manière que chacun puisse réellement recevoir ce qui lui est offert. Un repas peut échouer malgré l’excellence des mets. Une conversation peut demeurer pauvre malgré l’intelligence des interlocuteurs. Un musée peut être traversé sans qu’aucune œuvre soit rencontrée. Une journée de repos peut laisser l’homme aussi dispersé qu’une journée de travail.
La convenance constitue alors le principe de cette composition. Elle discerne le rythme, la distance, la parole, le silence, la lumière, la tenue, le degré de formalité et la durée qui permettent à une situation d’atteindre sa justesse. Elle ne se limite donc jamais au repas. Elle concerne la manière d’habiter une maison, de parcourir une ville, de recevoir un étranger, de clore une journée, d’assister à un concert, de se promener, de travailler, de se retirer.
Cette notion ouvre une interrogation sur les conditions contemporaines dans lesquelles les dispositions attendues à Washington peuvent encore être vécues. La capitale demande à ceux qui la servent de la présence, de la patience, du discernement, une capacité de conversation, une intelligence des circonstances. La recherche devra déterminer si les rythmes professionnels, la disponibilité exigée par les fonctions, l’intrication des relations sociales et du travail, ainsi que la transformation possible des loisirs en occasions de représentation, favorisent l’accomplissement de ces qualités, ou finissent au contraire par en user les conditions corporelles et relationnelles.
Deux ensembles de résultats américains donnent à cette question une première assise, sans fournir encore de réponse propre à Washington. Gabriela N. Tonietto, Selin A. Malkoc, Rebecca Walker Reczek et Michael I. Norton ont étudié, à travers quatre recherches réunissant 1310 participants, les effets que produit la représentation du loisir comme temps inutile ou improductif. Leurs deux premières études montrent une association entre cette représentation et une moindre jouissance des activités poursuivies pour elles-mêmes. Les deux suivantes, de nature expérimentale, établissent que l’activation de cette croyance diminue effectivement le plaisir retiré d’une activité de loisir accomplie sans finalité instrumentale. Une étude complémentaire, conduite auprès d’échantillons américains, français et indiens, retrouve en outre une association entre cette dévalorisation du loisir et plusieurs indicateurs déclarés de mal-être. Ces résultats portent sur les effets d’une croyance individuelle mais ils ne démontrent ni l’existence d’une anthropologie américaine homogène du loisir, ni sa présence particulière dans le monde politique et diplomatique de Washington. Ils fournissent cependant un mécanisme documenté, que l’enquête pourra chercher à retrouver, à nuancer ou à écarter dans ce milieu précis.[1]
L’enquête publiée en 2023 par le Pew Research Center apporte un autre indice. Parmi les salariés américains disposant de congés rémunérés, 46 % déclarent en prendre moins que ce à quoi ils ont droit. Parmi ceux qui n’utilisent pas la totalité de leurs congés, 49 % invoquent la crainte de prendre du retard dans leur travail, 43 % le souci de reporter une charge supplémentaire sur leurs collègues. Le résultat n’autorise pourtant pas à conclure à un refus américain du repos puisque 52 % des salariés concernés déclarent simplement ne pas éprouver le besoin de prendre davantage de congés, tandis que 48 % de l’ensemble des bénéficiaires disent utiliser la totalité du temps offert. Il révèle néanmoins, chez une partie des travailleurs interrogés, l’existence de contraintes professionnelles ou morales susceptibles de limiter l’usage d’un repos pourtant disponible.[2]
Ces données nationales indiquent donc des phénomènes possibles, dont la présence à Washington reste entièrement à établir. Une enquête propre au monde politique et diplomatique devra examiner la manière dont ses acteurs définissent un repos légitime, distinguent la disponibilité du dévouement sans limite, préservent des activités poursuivies pour elles-mêmes, et vivent les passages entre fonction publique, sociabilité professionnelle et existence privée. Elle devra également déterminer si les formes anciennes de l’art de vivre washingtonien ont disparu, si elles se sont déplacées vers d’autres lieux, ou si elles demeurent présentes sous des formes que les catégories habituelles du loisir et du travail saisissent imparfaitement.
La question sanitaire prendra place au terme de cette enquête et portera sur les effets possibles de l’organisation temporelle et relationnelle de l’existence, en mobilisant des travaux distincts sur le sommeil, la récupération, le détachement psychologique, l’activité physique et les relations sociales. Elle ne pourra être résolue par les seules études consacrées au loisir ou aux congés. À ce stade du programme, il n’est possible que de formuler la question suivante : les manières de vivre contemporaines permettent-elles aux personnes chargées de servir la cité de restaurer durablement les capacités corporelles, attentionnelles et relationnelles dont leur fonction exige l’exercice ? Cet aspect de la recherche reposant sur mes travaux en cours autour de la dette corporelle.
Un programme de recherche
Les cohérences déjà observées autorisent l’ouverture d’un programme organisé autour de quatre ensembles documentaires.
Le premier sera consacré aux sources normatives : règles de civilité, manuels d’étiquette, ouvrages de conduite domestique, codes protocolaires, guides destinés aux diplomates. Leur dépouillement permettra de suivre les transformations du portrait humain attendu, depuis la génération fondatrice jusqu’à l’époque contemporaine.
Le deuxième réunira les sources de la vie vécue : correspondances, journaux, mémoires, archives familiales, histoires orales, récits de réception, photographies, descriptions des lieux. Il permettra de mesurer les écarts entre la norme prescrite, les pratiques ordinaires et les reconstructions nostalgiques.
Le troisième portera sur l’organisation matérielle de l’existence : maisons, pensions, clubs, hôtels, jardins, promenades, musées, salles de spectacle, espaces gouvernementaux, lieux diplomatiques. L’espace sera étudié comme une condition de la rencontre, du retrait, de la représentation et de la circulation.
Le quatrième concernera le Washington contemporain. Des entretiens qualitatifs devront explorer la manière dont ses acteurs décrivent une journée réussie, une conversation véritable, une réception féconde, un repos légitime, une relation de confiance, le coût corporel de leur disponibilité. Il faudra comparer les générations, les fonctions et les milieux sans traiter Washington comme un groupe homogène.
La comparaison française suivra parallèlement sa propre discipline. Elle examinera les transmissions certaines, les affinités reconnaissables et les interprétations proposées, en se gardant de faire de l’art de vivre français une essence immobile.
Celui-ci possède lui-même une histoire, des variations sociales, des contradictions, des pertes. La France contemporaine n’accomplit pas toujours les biens qu’elle continue d’associer à sa propre image.
Réanimer une possibilité commune
L’hypothèse vers laquelle conduit cette première enquête peut désormais être formulée.
Ce que l’art de vivre français pourrait apporter à Washington ne viendrait pas corriger de l’extérieur une civilisation qui lui serait étrangère. Il pourrait réactiver une part du socle anthropologique que Washington connaît encore, la mesure, la conversation, la présence, la convenance, la maîtrise de soi, l’attention portée à autrui, mais que l’organisation contemporaine de la vie empêche parfois d’accomplir corporellement.
Cet apport ne prendrait donc pas la forme d’une technique. Il agirait comme un souffle, restituant de la durée aux relations, de la profondeur au plaisir, de la gratuité aux loisirs, une épaisseur sensible aux lieux, une véritable puissance de restauration au repos. Il rappellerait que les qualités nécessaires au service de la cité demandent elles-mêmes à être entretenues par une manière de vivre.
La rencontre serait réciproque. Washington pourrait reconnaître dans l’art de vivre français certaines conditions humaines de sa propre vocation politique et diplomatique. La France pourrait, dans le regard que portent sur elle des hommes et des femmes engagés dans le gouvernement du monde, redécouvrir des biens qu’elle possède encore sans toujours en mesurer la valeur. (voir mes travaux sur l’art de vivre à la française est bon pour la santé)
Une capitale donne une forme visible à la conception que la nation se fait d’elle-même. Elle donne aussi, plus secrètement, une forme quotidienne aux hommes qui la servent. Étudier l’art de vivre de Washington revient ainsi à rechercher comment une idée de l’homme devient un milieu, comment ce milieu rend l’action politique possible, et comment deux traditions diversement construites pourraient encore se reconnaître assez pour s’aider mutuellement à accomplir ce qu’elles portent de meilleur.
Cyril Brun, docteur en histoire, chercheur en anthropologie
Notes
[1] Gabriela N. Tonietto, Selin A. Malkoc, Rebecca Walker Reczek et Michael I. Norton, « Viewing Leisure as Wasteful Undermines Enjoyment », Journal of Experimental Social Psychology, vol. 97, 2021, article 104198, DOI : 10.1016/j.jesp.2021.104198.
[2] Kim Parker et Juliana Menasce Horowitz, How Americans View Their Jobs, Washington, Pew Research Center, 30 mars 2023, partie « Nearly half of workers don’t take all the paid time off their employer offers ».
Premiers repères bibliographiques
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