Pour une méthode de l’anthropologie actualisée face aux sciences du vivant
I. Un problème du champ
Toute anthropologie qui prétend s’actualiser à la lumière des sciences contemporaines rencontre, tôt ou tard, une difficulté qu’elle ne possède pas toujours les moyens de nommer. Elle veut continuer à parler de l’homme avec les ressources de la philosophie, de l’histoire et des grandes structures léguées par la tradition, tout en prenant au sérieux ce que la neurobiologie, la chronobiologie, la psychologie expérimentale, l’épidémiologie ou les sciences de l’exercice établissent aujourd’hui sur le fonctionnement du vivant. Ce dialogue est nécessaire, car une anthropologie qui s’en priverait par principe risquerait de maintenir son objet dans une abstraction devenue indifférente aux connaissances qui le concernent pourtant directement.
La rencontre porte cependant en elle une tentation constante. La citation scientifique peut devenir un argument de clôture là où elle ne documente qu’un phénomène circonscrit. Une étude peut se voir attribuer la démonstration d’un mécanisme qu’elle n’a pas observé. Une association statistique peut être transformée en relation causale. Une convergence entre deux descriptions, parce qu’elle paraît éclairante, peut être présentée comme une validation réciproque. Il suffit alors de faire suivre une proposition philosophique d’une référence savante pour donner l’impression que la seconde établit la première, alors même que les deux énoncés n’appartiennent ni au même ordre de connaissance ni au même niveau d’explication.
Cette difficulté ne relève pas seulement d’une vigilance insuffisante chez tel ou tel auteur. Elle traverse une large part des tentatives contemporaines qui cherchent à refonder une pensée de l’homme sur des bases à la fois philosophiques, historiques et scientifiquement informées. Elle doit donc être formulée comme un problème de méthode. Comment mettre en relation des connaissances hétérogènes sans les confondre ? Comment permettre à la science d’éclairer une proposition anthropologique sans lui faire démontrer ce qu’elle n’a pas testé ? Comment reconnaître une convergence sans transformer sa fécondité intellectuelle en preuve empirique ?
La réponse proposée ici repose sur une distinction entre la preuve et l’écho. La preuve établit une proposition dans les limites d’un protocole, d’un corpus ou d’une démonstration. L’écho fait apparaître une correspondance entre des connaissances établies indépendamment, sans que cette correspondance suffise à les identifier ou à les valider l’une par l’autre.
II. Trois ordres de connaissance
Affirmer un rapport entre une forme de vie et la santé, entre une pratique héritée et une capacité contemporaine, entre une notion philosophique et un phénomène expérimental suppose de réunir trois ordres de connaissance qu’il faut d’abord maintenir distincts.
Le premier est historique. Il établit la provenance, les transformations, les usages et les significations des formes étudiées. Il permet de savoir qu’une pratique existait, dans quelles conditions elle prenait place et ce qu’elle pouvait signifier pour ceux qui l’accomplissaient. Il ne permet pas, à lui seul, de conclure à sa valeur physiologique, psychologique ou sanitaire, car l’ancienneté d’une conduite n’atteste ni son efficacité ni sa bienfaisance.
Le deuxième ordre est scientifique. Il étudie des relations, des effets ou des mécanismes déterminés au moyen de protocoles dont la portée dépend de leur construction. Une expérimentation contrôlée, une étude transversale, une cohorte prospective et une méta-analyse ne permettent pas les mêmes inférences. Une étude peut établir qu’une intervention produit un effet sur une variable mesurée sans identifier le mécanisme biologique de cet effet. Une autre peut constater une association robuste sans permettre de savoir si cette association est causale. Les résultats scientifiques ne sauraient davantage définir, par eux-mêmes, ce que serait une vie bonne, une société habitable ou une existence accomplie.
Le troisième ordre est anthropologique. Il examine la signification humaine des formes dont l’histoire établit l’existence et dont les sciences peuvent éclairer certains effets. Il cherche à comprendre la manière dont des pratiques entretiennent, orientent, altèrent ou restaurent les capacités par lesquelles l’homme habite son existence et entre en relation avec le monde. Cette interprétation ne produit aucune causalité médicale supplémentaire. Elle compose des connaissances sans pouvoir se substituer aux disciplines qui les ont établies.
La difficulté commence lorsque ces trois ordres sont disposés comme les étapes continues d’une démonstration qui passerait sans rupture d’une forme ancienne à un bénéfice contemporain. Une pratique historique ne peut être directement introduite dans un protocole scientifique sans que soient examinées les transformations de contexte, de signification et d’usage qui la séparent de son éventuel équivalent actuel. De même, la mise en évidence d’un effet mesurable ne suffit pas à conférer à cet effet une signification anthropologique.
La chaîne de raisonnement doit donc apparaître tout entière, depuis la forme historique attestée jusqu’à l’interprétation anthropologique proposée, en passant par la reconstruction de la pratique qui lui correspond, son éventuel équivalent contemporain, la capacité supposément mobilisée ou protégée, la médiation par laquelle cet effet pourrait se produire et le résultat effectivement documenté.
À chacune de ces étapes correspond une question différente. La pratique a-t-elle réellement existé sous la forme décrite ? Son équivalent contemporain lui ressemble-t-il suffisamment pour autoriser la comparaison ? La capacité invoquée a-t-elle été directement mesurée ? La médiation supposée est-elle établie ou seulement plausible ? Le résultat scientifique est-il causal ou associatif ? La signification anthropologique est-elle contenue dans la donnée ou ajoutée par l’interprétation ?
III. La méthode de l’écho
Il y a écho lorsque des connaissances établies indépendamment, à des niveaux différents, font apparaître une structure comparable sans que cette ressemblance vaille identité, causalité ou preuve réciproque.
La physiologie de la récupération ne confirme pas scientifiquement une règle ancienne de civilité. L’existence historique d’une alternance entre activité et repos ne démontre aucun bénéfice fonctionnel. La valeur attribuée par une tradition à la mesure, au seuil, à la reprise ou à l’alternance peut pourtant entrer en résonance avec des connaissances scientifiques concernant le sommeil, l’attention, la fatigue, le stress ou la régulation métabolique. La tradition n’en devient pas scientifique et la science ne se transforme pas en philosophie. Leur rapprochement rend perceptible une dimension humaine qu’aucune des deux ne suffirait, isolément, à épuiser.
L’écho n’est donc pas une preuve diminuée. Il désigne une opération différente. La preuve répond à la question de savoir si une proposition déterminée est soutenue par un corpus, une observation ou une expérience. L’écho demande si deux connaissances autonomes peuvent être rapprochées sans perdre leur signification propre et sans que l’une soit abusivement convoquée comme fondement de l’autre.
Pour éviter que l’écho ne devienne le nom commode d’une analogie incontrôlée, il doit être soumis à un test de greffe. Une relation entre deux savoirs constitue une greffe recevable lorsque plusieurs conditions sont réunies.
Chaque proposition doit d’abord conserver son autonomie. La proposition historique ne doit pas avoir besoin de la science contemporaine pour être historiquement vraie, et le résultat scientifique ne doit pas dépendre de l’interprétation anthropologique pour être empiriquement recevable.
Les niveaux d’analyse doivent ensuite être compatibles ou reliés par une médiation explicite. Une donnée cellulaire ne saurait être immédiatement transformée en propriété d’une civilisation, pas davantage qu’une représentation sociale ne pourrait tenir lieu de mécanisme physiologique.
Le pont entre les savoirs doit également être nommé, qu’il s’agisse d’une pratique, d’une temporalité, d’une relation, d’une capacité ou d’une modalité d’attention, car une simple proximité lexicale ne suffit pas.
Le rapprochement doit encore respecter le dessin des études convoquées. Une expérimentation autorise, dans certaines conditions, une inférence causale circonscrite. Une étude observationnelle établit une association dont les explications demeurent ouvertes. Une méta-analyse ne supprime ni l’hétérogénéité des études ni leurs biais communs.
La greffe, enfin, doit pouvoir échouer. Le chercheur doit pouvoir préciser quelle donnée, quelle divergence de contexte ou quelle contradiction affaiblirait le rapprochement proposé. Un écho qu’aucune observation imaginable ne pourrait modifier relèverait d’une analogie libre plutôt que d’une méthode contrôlée.
IV. Quatre régimes de mobilisation des connaissances
Les connaissances scientifiques ne peuvent pas toutes être introduites dans une démonstration anthropologique avec le même degré d’assurance. Il convient de distinguer quatre régimes, ordonnés selon la nature de la relation établie.
Le premier est celui du résultat causal circonscrit. Une intervention ou une exposition contrôlée produit un effet mesuré dans une population et selon des conditions déterminées. La causalité demeure limitée au protocole. Elle ne vaut ni démonstration d’un mécanisme biologique général, ni extension immédiate à toutes les situations ordinaires qui paraissent lui ressembler.
Le deuxième est celui de l’association documentée. Une relation statistique est retrouvée dans une ou plusieurs populations, parfois avec une grande constance, sans que le protocole permette d’en identifier entièrement la cause. La donnée peut contredire une intuition reçue et contraindre l’interprétation. Elle ne permet pas encore d’attribuer l’association à la médiation que privilégie l’anthropologue.
Le troisième est celui de la convergence conceptuelle. Deux traditions de recherche décrivent, selon leurs catégories propres, des phénomènes qui présentent une structure comparable. Le rapprochement peut être éclairant à condition de conserver les différences d’échelle, de vocabulaire et de finalité qui séparent les notions.
Le quatrième est celui de la conjecture anthropologique. Plusieurs connaissances, prises ensemble, rendent une interprétation cohérente et digne d’examen, tandis que le lien précis qui les unit demeure insuffisamment établi. La conjecture ne doit être ni dissimulée sous une citation, ni rejetée comme dépourvue de valeur. Elle doit être formulée comme une hypothèse susceptible d’orienter une recherche ultérieure.
La contradiction constitue, quant à elle, une exigence transversale. Lorsqu’une donnée résiste à l’interprétation proposée, elle doit être exposée. La méthode de l’écho ne consiste pas à ne retenir que les connaissances qui résonnent agréablement avec l’hypothèse anthropologique. Elle exige également d’entendre ce qui lui répond par dissonance.
V. Quatre cas
La restriction chronique du sommeil fournit un premier exemple. Van Dongen et ses collaborateurs ont réuni quarante-huit adultes sains dans deux expériences complémentaires, l’une portant sur la restriction chronique, l’autre sur la privation totale de sommeil. Dans la première, les participants étaient répartis entre des possibilités de sommeil de quatre, six ou huit heures de temps au lit pendant quatorze nuits consécutives. La limitation à quatre ou six heures produisait une dégradation cumulative et dose-dépendante des performances neurocomportementales mesurées. La somnolence subjective augmentait rapidement au début de la restriction, puis beaucoup moins fortement que les déficits objectifs, et ne distinguait pas nettement les conditions de quatre et de six heures.
Cette étude apporte une preuve expérimentale circonscrite. Dans les conditions du protocole et chez les adultes observés, la restriction répétée du temps accordé au sommeil détériore progressivement certaines performances, tandis que la perception subjective ne suit pas exactement l’ampleur de cette détérioration. Des travaux indépendants, notamment ceux de Belenky et de ses collaborateurs, ont retrouvé une dégradation dose-dépendante des performances sous l’effet de restrictions prolongées du sommeil.
Ces résultats ne démontrent cependant ni un mécanisme biologique unique, ni l’ensemble des conséquences sanitaires de toutes les formes de sommeil insuffisant. L’interprétation anthropologique commence lorsque l’on se demande ce que devient une société dans laquelle la capacité à percevoir sa propre altération progresse moins vite que l’altération elle-même. Cette question entre en écho avec la donnée expérimentale. Elle n’est pas démontrée par elle.
L’habitude fournit un deuxième cas. Dans la tradition aristotélicienne, la répétition des actes participe à la formation des dispositions par lesquelles l’homme devient capable d’agir d’une certaine manière. Aristote l’expose en particulier à propos de la formation des vertus morales. Thomas d’Aquin développe une théorie de l’habitus comme qualité relativement stable disposant une puissance à ses actes, tout en distinguant plusieurs origines possibles des habitus et en ne réduisant pas leur formation à la seule répétition mécanique.
Les travaux contemporains de Wendy Wood, de Dennis Rünger et de Benjamin Gardner étudient l’habitude selon un autre ordre de connaissance. Ils décrivent la formation d’associations entre un contexte et une réponse, produites par la répétition d’une conduite dans des circonstances relativement stables. Certains indices contextuels peuvent alors déclencher une réponse avec une automaticité croissante, sans que chaque occurrence dépende d’une délibération nouvelle.
Les deux notions ne sont ni équivalentes ni coextensives. L’habitus aristotélicien ou thomiste concerne la disposition d’un sujet et peut engager la qualité morale de l’action. L’habitude comportementale relève d’une psychologie des processus d’apprentissage et d’automaticité. Une structure commune apparaît néanmoins, l’acte répété modifiant dans les deux cas les conditions dans lesquelles l’acte futur devient possible. Cette convergence ne permet pas à la psychologie contemporaine de prouver la théorie classique de l’habitus. Elle permet de mieux discerner la pluralité des niveaux selon lesquels la répétition transforme l’action.
L’activité physique professionnelle offre un troisième exemple. Une méta-analyse publiée en 2018 par Pieter Coenen et ses collaborateurs, fondée sur dix-sept études et 193 696 participants, retrouvait chez les hommes une association entre un niveau élevé d’activité physique professionnelle et une mortalité toutes causes supérieure à celle observée dans la catégorie d’activité professionnelle faible. L’association n’était pas établie chez les femmes.
Une méta-analyse sur données individuelles publiée en 2024 par le même consortium a considérablement élargi le corpus. Elle rassemble vingt-deux études, jusqu’à 590 497 participants issus de onze pays et un suivi moyen de 23,1 années. Après ajustement sur l’activité physique de loisir, l’âge, l’indice de masse corporelle, le tabagisme et le niveau d’éducation, une activité professionnelle élevée demeure associée chez les hommes à une mortalité supérieure. Cette relation n’apparaît pas nettement chez les femmes. L’activité physique de loisir, à l’inverse, est associée à une mortalité plus faible dans les deux sexes. La prise en compte du revenu atténue cependant les associations observées pour l’activité professionnelle, sur un nombre plus limité de cohortes.
Ces résultats contredisent l’assimilation spontanée de toute dépense physique à un exercice également favorable à la santé. Ils ne démontrent pas que le caractère contraint du mouvement serait la cause de l’écart. Les catégories d’activité professionnelle et de loisir recouvrent des différences de durée, d’intensité, de récupération, de posture, d’exposition sociale et d’autonomie dont les effets respectifs ne sont pas entièrement isolés. La tâche de l’anthropologie peut consister à examiner ce que ces différences révèlent des conditions humaines de l’activité. Elle ne peut présenter comme établie l’explication qu’elle privilégie.
Le décalage entre temps social et temps biologique fournit enfin un quatrième cas. La revue systématique et méta-analyse conduite par Arab et ses collaborateurs rassemble quarante-trois études et 231 648 participants. Elle retrouve une association positive entre le décalage social et plusieurs indicateurs d’adiposité. Pour l’indice de masse corporelle, la corrélation groupée est de 0,12, avec un intervalle de confiance à 95 % compris entre 0,07 et 0,17. L’association est donc statistiquement détectable, mais de faible amplitude, tandis que l’hétérogénéité entre les études est très élevée.
La taille considérable de l’échantillon permet d’identifier un signal statistique faible. Elle n’en augmente pas mécaniquement la portée causale. Les études sont observationnelles, leurs définitions du décalage social diffèrent, plusieurs mesures sont autodéclarées et les facteurs susceptibles d’intervenir sont nombreux. Le résultat établit une association moyenne. Il ne démontre ni qu’un décalage social produit directement une transformation corporelle, ni qu’il en constitue une cause déterminante.
L’anthropologie peut voir dans cette association l’indice possible d’une tension entre les rythmes sociaux et certaines régulations biologiques. Cette interprétation appartient au régime de la conjecture. Elle devient recevable lorsqu’elle conserve la faiblesse de l’effet, l’hétérogénéité des résultats et l’incertitude causale, plutôt que de les effacer derrière la seule significativité statistique.
VI. Ce que la méthode rend possible
Ces quatre cas montrent que l’actualisation scientifique d’une anthropologie ne dépend pas de la quantité de références qu’elle mobilise, mais de la précision avec laquelle elle indique ce que chacune autorise.
La restriction du sommeil permet une inférence causale circonscrite sur des performances mesurées. L’activité physique professionnelle et le décalage social fournissent des associations dont les causes demeurent partiellement ouvertes. La comparaison entre habitus et habitude comportementale relève d’une convergence conceptuelle. Dans chacun de ces cas, l’interprétation anthropologique peut commencer à partir du résultat, mais elle ne saurait être dissimulée à l’intérieur de celui-ci.
La méthode de l’écho protège ainsi deux libertés également nécessaires. Elle préserve les sciences de l’usage décoratif auquel les expose parfois une philosophie soucieuse de se donner une autorité expérimentale. Elle préserve également l’anthropologie de la réduction qui consisterait à ne lui reconnaître d’autre fonction que celle de paraphraser les sciences du vivant.
Son ambition propre consiste à composer des connaissances sans confondre leurs régimes de vérité. Elle peut montrer qu’une société organise matériellement le sommeil de telle manière, que cette organisation rencontre des limites biologiques documentées et que la signification humaine de cette rencontre excède la seule mesure des performances. Elle peut établir qu’une tradition a valorisé certaines formes de répétition, observer que la psychologie décrit des processus d’automaticité et interroger ce que ces deux descriptions révèlent de la formation des conduites. Elle peut partir d’un écart épidémiologique entre travail et loisir pour ouvrir une enquête sur les conditions dans lesquelles une activité soutient ou épuise les capacités humaines.
Cette méthode impose toutefois une discipline d’écriture. Chaque référence devrait ainsi porter en elle, au moins implicitement, la nature de l’étude qu’elle invoque, le résultat qu’elle a effectivement obtenu, la limite principale de son inférence et le statut du rapprochement anthropologique qu’elle autorise. Une formulation telle que « la science montre que » devrait céder la place à l’indication de ce qui a été mesuré, auprès de qui et selon quel protocole. Les verbes eux-mêmes doivent porter ce degré de certitude. Une expérimentation met en évidence un effet, une cohorte retrouve une association, une méta-analyse rassemble des estimations, une interprétation propose une signification.
Cette exigence coûte quelque chose au texte. Elle l’oblige à renoncer à certaines formules dont l’assurance procure une force immédiate. Elle distingue les endroits où la démonstration repose fermement de ceux où elle avance par cohérence, par rapprochement ou par conjecture. Elle donne pourtant à l’ambition anthropologique une assise plus durable, car une pensée qui expose ses médiations résiste mieux à l’examen qu’une pensée qui cache ses incertitudes sous l’autorité d’un vocabulaire scientifique.
Conclusion
Une anthropologie actualisée ne peut se contenter d’ajouter aux concepts hérités les résultats les plus récents des sciences du vivant. Elle doit construire les conditions de leur rencontre. Cette construction exige de distinguer la causalité circonscrite, l’association documentée, la convergence conceptuelle et la conjecture anthropologique. Elle exige également que toute contradiction soit reconnue et que tout passage d’un niveau de connaissance à un autre rende visible sa médiation.
La méthode de l’écho ne promet donc pas une synthèse dans laquelle les disciplines finiraient par parler d’une seule voix. Elle organise une relation dans laquelle chacune conserve sa langue, ses preuves et ses limites, tandis que leur rencontre permet de faire apparaître un objet qu’aucune ne pourrait entièrement saisir seule.
Un diagnostic anthropologique sur l’homme contemporain gagne alors une autorité particulière. Il dit ce que les sciences établissent sans leur attribuer davantage. Il reconnaît ce que l’histoire atteste sans transformer l’ancienneté en justification. Il assume enfin comme interprétation ce qu’il ajoute à ces connaissances pour comprendre leur signification humaine. L’écho commence précisément là où la preuve s’arrête, à condition de ne jamais faire oublier l’endroit où elle s’est arrêtée.
Cyril Brun, docteur en sciences humaines, chercheur en anthropologie
Références
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