Il a fallu des siècles pour que la connaissance humaine atteigne le degré de précision qui est aujourd’hui le sien. La médecine s’est divisée en spécialités toujours plus fines, la psychologie distingue ses objets et ses écoles, les neurosciences observent certains mécanismes de la perception ou de la décision, la sociologie étudie les déterminations collectives, le droit organise les rapports, l’éthique interroge ce qu’il convient de faire.
Cette spécialisation est une conquête. Elle est aussi devenue l’un de nos problèmes. Non que les spécialistes sachent trop de choses sur des domaines trop étroits : nous avons besoin de cette précision. Mais à mesure que nos savoirs se spécialisent, une évidence risque de s’effacer. Le réel, lui, ne connaît pas nos disciplines. La frontière d’une science n’est pas une frontière du monde.
Prenons un exemple simple. Un homme dort mal. Le médecin y verra une cause physiologique, le psychologue une anxiété, laquelle peut elle-même naître d’une situation professionnelle ou familiale. Chacun de ces phénomènes devient, selon qui l’observe, tantôt un fait à expliquer, tantôt une cause qui en explique un autre. Et l’enchaînement ne s’arrête pas là : des travaux récents de psychologie expérimentale montrent que le manque de sommeil altère à son tour l’humeur et la manière de réagir aux contrariétés du lendemain. Une inquiétude prive de sommeil, le sommeil insuffisant modifie l’état dans lequel cette inquiétude sera vécue, cet état pèse sur une décision, cette décision engendre une situation nouvelle. Précisons, pour ne pas céder à la facilité : ce que ces travaux établissent, ce sont des effets isolés et mesurés en laboratoire, non la boucle entière que je viens de décrire, laquelle reste une reconstruction plausible plutôt qu’un fait démontré. Il ne faut jamais confondre ce qui est cause de ce qui n’est qu’association.
Ce qui était conséquence dans une discipline devient fait à expliquer dans une autre. Nous découpons ce réseau pour l’étudier. L’homme, lui, le vit tout entier.
L’homme au carrefour
Ce n’est jamais un homme biologique qui rencontrerait ensuite un homme psychologique, auquel s’ajouterait un homme social. C’est le même homme qui a faim, désire, travaille, aime, souffre, se souvient et choisit. À l’instant où il agit, il se trouve au carrefour de causalités qui viennent de son corps, de son histoire, de son entourage, des institutions auxquelles il appartient, et ces causalités ne s’additionnent pas : elles agissent les unes sur les autres. La fatigue modifie la manière dont une contrariété est vécue, cette contrariété pèse sur une décision, cette décision transforme une relation, cette relation redevient à son tour une donnée qui agit sur l’état de la personne. Et pourtant, au milieu de ce mouvement, il faut vivre, donc choisir.
L’alimentation en offre une illustration presque parfaite. Manger répond à une nécessité physiologique, et pourtant cette nécessité n’explique jamais, à elle seule, ce que nous mangeons réellement. On retarde un repas parce qu’on travaille, on jeûne par conviction, on renonce à un plaisir parce qu’un médecin a averti, on prépare un plat pour dire une affection, on fait de la table un instrument de sociabilité ou de diplomatie. Le même besoin corporel se met au service de finalités radicalement différentes. Entre le besoin et le geste s’interposent le milieu, l’histoire, les habitudes, les désirs, les contraintes, et finalement ce que la personne juge, à cet instant, assez important pour orienter son action. C’est ici que le problème devient proprement anthropologique.
Ce qu’il manque pour comprendre l’acte
Connaître les causes ne suffit pas. Il manque la fin. Deux hommes soumis à des contraintes semblables ne décideront pas de la même façon, parce qu’ils ne poursuivent pas le même bien : l’un privilégiera sa santé, l’autre sa carrière ; l’un la sécurité, l’autre la liberté. Comprendre l’homme ne consiste donc pas seulement à regarder derrière lui, vers le réseau des causes qui le traversent, mais aussi devant lui, vers ce qu’il cherche à atteindre. C’est dans la rencontre entre ce qui agit sur l’homme et ce vers quoi il entend agir que se loge une part essentielle du problème de la liberté.
Nous aimons penser nos décisions comme le résultat d’un choix. Elles le sont. Mais cela ne signifie pas que nous connaissions tout ce qui les a rendues possibles ou même pensables. Nous choisissons avec un corps, une histoire, des habitudes acquises, une situation affective, une représentation partielle de ce qui est bon pour nous. Certaines de ces influences nous sont connues, d’autres beaucoup moins, et certaines agissent jusque dans la manière dont nous évaluons la situation où nous croyons décider librement.
Cela ne supprime pas la liberté. Cela oblige à la penser autrement. Ricœur avait déjà tracé ce chemin en distinguant la certitude de se connaître entièrement de l’attestation, cette confiance qu’un sujet peut avoir en sa capacité d’agir sans disposer d’une transparence totale sur lui-même. Être libre n’a donc jamais supposé de connaître l’intégralité de ce qui nous meut, ce qui serait une condition qu’aucun homme ne pourrait remplir. La question devient alors : savons-nous seulement que nous ne savons pas entièrement ce qui agit sur nous ? Cette conscience des angles morts n’offre aucune maîtrise du réel. Elle donne quelque chose de plus modeste et de plus utile : la prudence nécessaire pour y agir malgré tout.
Le choix ne termine pas l’action
Notre époque insiste beaucoup sur l’autonomie, et elle a raison d’en protéger le principe. Mais autonomie et indépendance ne sont pas synonymes : nous pouvons décider seuls sans jamais agir seuls dans le monde. Le choix termine la délibération, il ne fait que commencer la chaîne des conséquences. Le médecin qui propose une thérapeutique, le manager qui réorganise une équipe, le législateur qui crée une norme, tous mobilisent un savoir et introduisent du même geste une cause nouvelle dans le réel. La responsabilité ne consiste peut-être pas seulement à répondre de l’intention, mais à se demander où vont les conséquences de ce que l’on fait.
Toutes les décisions n’exigent évidemment pas le même degré de précaution. Mais plus leurs effets sont diffus ou irréversibles, plus l’ignorance de ce qui déborde notre propre champ devient problématique. Tant qu’il est possible de revenir en arrière, l’expérience corrige l’erreur. Lorsqu’il ne l’est plus, l’angle mort cesse d’être une simple lacune : il devient une faute de prudence.
Nous ne connaîtrons jamais l’intégralité du réseau dans lequel nous agissons, et ce n’est pas sérieux de le prétendre. Mais entre l’omniscience impossible et l’ignorance satisfaite, il reste un espace : celui de l’attention. Savoir qu’un phénomène humain a probablement d’autres causes que celles que notre discipline permet de voir, qu’une décision peut avoir d’autres suites que celle recherchée, qu’un bien poursuivi peut entrer en concurrence avec un autre. Cette conscience ne donne pas la maîtrise du réel. Elle donne la prudence d’y agir.
Car le réel possède cette propriété singulière : il ne consent jamais durablement aux divisions que notre intelligence lui impose pour le comprendre. Tôt ou tard, ce que nous avions séparé se rencontre de nouveau. Et c’est alors, parfois trop tard, que nous découvrons que ce que nous avions omis de penser n’avait jamais cessé d’agir.
Cyril Brun, docteur en sciences humaines
