Or advint qu’un soir, Gargantua, Pantagruel, frère Jean des Entommeures et maître François Rabelais se mirent à table en une auberge si large qu’elle eût pu nourrir une compagnie entière de lansquenets.
On y voyait disposés sur la table :
chapons rôtis, oisons farcis, brochets dorés, anguilles fumantes, pâtés de lièvre, quartiers de bœuf saignants, monceaux de pains croustillants, fromages de chèvre, de brebis et de vache, noix fraîches, amandes, olives, et force légumes — artichauts, poireaux, lentilles et pois chiches — sans oublier pichets de vin clair, rouge et vermeil.
Gargantua, après avoir mangé d’une belle ardeur qui eût rassasié cinq hommes ordinaires et deux moines faméliques, essuya sa barbe et dit :
— Par la panse de saint Martin, j’ai ouï dire que maints docteurs modernes effraient les peuples avec un mal nommé cholestérol, lequel troublerait le sang comme vin aigri trouble la barrique.
Frère Jean répondit aussitôt :
— S’ils veulent nous interdire la bonne table, je les enverrai paître les oies !
Pantagruel, qui aimait la raison autant que la joie, demanda :
— Mais dites-nous, maître Rabelais, est-ce donc la bonne graisse qui met ainsi le corps en péril ?
Rabelais se mit à rire d’un rire sonore qui fit trembler les pichets.
— Nenni, mes bons amis ! Ce ne sont point les graisses honnêtes qui troublent les humeurs du sang, mais les douceurs trop fréquentes : pâtisseries, tartes, confitures, sucreries et breuvages sucrés, qui engraissent le foie comme on gave une oie pour la Saint-Martin.
Gargantua frappa la table de son poing gigantesque.
— Voilà qui est merveille ! On accuse la graisse et c’est le sucre qui fait la sédition !
— Justement, reprit Rabelais. Car le foie, voyant tant de sucre affluer, se met à fabriquer graisses et triglycérides comme boulanger pétrit pâte dans grand pétrin.
Frère Jean, levant son broc, dit :
— Et comment donc festoyer sans nourrir ce dragon ?
Rabelais répondit :
— Mangez poisson gras, noix et bonne huile d’olive, car ces choses réjouissent le sang et fortifient le corps. Prenez légumes et légumineuses, qui par leurs fibres emportent avec elles les excès comme balayeurs emportent poussière hors maison.
— Et après le repas ? demanda Pantagruel.
— Marchez un peu ! répondit Rabelais. Car celui qui reste assis après festin devient tonneau plein et lourd à remuer.
Mais il ajouta encore :
— Et surtout, dormez bien. Car la nuit, tandis que l’homme dort paisiblement et ronfle comme abbé repu, le foie remet ordre dans ses affaires, règle les graisses du sang et corrige les excès du banquet.
Gargantua se leva alors, prit une énorme coupe et dit :
— Voilà médecine qui me plaît davantage que toutes les potions des apothicaires !
Puis il ajouta, clignant de l’œil vers Pantagruel :
— Car il vaut mieux gouverner sa table avec raison que gouverner sa pharmacie avec peur.
Et tous burent joyeusement, convaincus que la santé n’est point ennemie de la bonne chère, pourvu qu’on y mêle mouvement, mesure et bon sommeil.
Car, comme dit le sage,
le corps se gâte moins par un bon repas que par une mauvaise manière de vivre.
Pastiche par Cyril Brun
