Prologue à l’élégance du plaisir

Ragueneau, le tablier noué, au lecteur

Par ma foi, lecteur, te voilà bien tombé !

Car si tu cherchais ici de la diète chagrine,

des maximes sèches, ou des grimaces de médecin,

rebrousse chemin : ce livre n’est point pour les maigres d’âme.

Nous avons fait ces textes comme l’on fait une cuisine honnête :

en goûtant beaucoup,

en ratant parfois,

en recommençant souvent,

et surtout en observant ce que le corps fait

quand la bouche s’est tue.

Car vois-tu, lecteur,

il y a mille livres pour dire ce qu’il faut manger,

mais bien peu pour raconter

ce qui se passe après.

Après le bon vin.

Après la nuit trop courte.

Après le rire un peu forcé.

Après ce « tout va bien »

que le ventre, la peau et les nerfs

démentent sans bruit.

Alors nous avons fait une chose simple,

et peut-être un peu folle :

nous avons convoqué des personnages

comme on appelle des compagnons de table.

Non pour jouer la farce,

mais parce que certains savent mieux que d’autres

dire la vérité sans l’asséner.

Cyrano, qui boit large et paie cher,

mais le fait avec tant de panache

qu’on lui pardonnerait presque ses dettes.

Monsieur Jourdain,

qui méprise le sommeil comme une bagatelle,

et s’étonne chaque matin

d’être plus sot que la veille.

Et d’autres encore —

épices, bouillons, matins blêmes et soirs trop pleins —

car tout ce qui entre en l’homme

mérite qu’on lui prête une voix.

Nous n’avons point ordonné ces textes

comme un traité bien peigné.

Nous les avons jetés sur la table

comme des plats successifs :

l’un vif,

l’autre lourd,

un troisième réparateur.

Lis-les comme tu mangerais :

sans te presser,

sans te juger,

mais en écoutant ce que ton corps murmure

pendant que l’esprit se divertit.

Et maintenant, assez parlé.

Que Cyrano entre :

il n’aime guère qu’on l’introduise trop longuement.


Cyrano, entrant le verre levé

Hé quoi !

Faudrait-il donc, pour aimer le vin,

se faire ermite,

ou compter ses gorgées comme un usurier ses sous ?

Non, morbleu.

Je bois, j’aime, je chante,

et je paie —

car je sais ce que me coûte mon panache.

Mais au moins, je ne fais pas semblant

de croire que le corps est un meuble

qu’on range après usage.

Le corps est de la fête.

Il rit quand je ris,

il tremble quand je veille trop,

il réclame quand je fais le brave.

Ce que ces pages racontent,

ce n’est point la tempérance honteuse,

c’est l’élégance du juste.

Car il y a plus de grandeur

à savoir réparer

qu’à faire semblant d’ignorer la dette.

Lis donc ces scènes comme tu lirais une comédie :

tu t’y reconnaîtras,

tu riras de toi,

et peut-être — sans t’en apercevoir —

tu boiras mieux,

tu dormiras plus profond,

tu dureras davantage.

Quant à moi, je retourne à la table.

Mais je sais désormais

qu’en levant le verre,

je lève aussi un peu du corps.


Si ces pages te font sourire,

si elles te donnent envie de mieux manger, mieux boire,

ou simplement de mieux dormir sans t’en vouloir,

alors elles auront rempli leur office.

Car le but n’était pas d’avoir raison,

mais d’être juste.

Et maintenant, lecteur,

laissons parler ceux qui savent —

non parce qu’ils expliquent,

mais parce qu’ils ont vécu.