Cyril Brun travaille depuis près de trente ans sur une question qui traverse, sans jamais s’y résoudre, le corps, l’entreprise, le désir et l’art de vivre. Nous sommes allés lui demander ce qui, au fond, relie tout cela.
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**Cyrano.** On vous connaît par morceaux, justement. Un texte sur le sommeil, un autre sur le management, un autre encore sur la table et le vin. Le jour où vous avez compris que c’était la même recherche, il s’est passé quoi ?
**Cyril Brun.** Rien de spectaculaire. J’étais en train d’écouter quelqu’un me raconter une mauvaise décision professionnelle, prise un matin, après une nuit blanche. Et je me suis rendu compte que je pouvais expliquer cette décision par la fatigue, par la peur, par l’habitude, par l’intelligence de la personne — et qu’aucune de ces explications ne suffisait seule. C’est là que j’ai cessé de croire aux explications séparées.
**Cyrano.** Mais la séparation a quand même fait progresser la connaissance de l’homme. On sait aujourd’hui des choses sur le cerveau, le sommeil, les comportements, qu’on ignorait il y a trente ans.
**Cyril Brun.** Je ne conteste pas cela une seconde. Le problème n’est pas la spécialisation, il est même nécessaire qu’elle existe. Le problème commence quand le découpage utile à l’étude devient, sans qu’on s’en aperçoive, un découpage de l’homme lui-même. Personne ne dort avec son corps et ne décide avec son cerveau comme s’il s’agissait de deux appareils distincts. C’est le même homme qui dort, qui décide, qui travaille, qui aime.
**Cyrano.** Vous parlez souvent de « dette corporelle ». C’est quoi, exactement ?
**Cyril Brun.** C’est une notion sur laquelle je préfère rester prudent ici, parce qu’elle fait l’objet d’un livre entier, encore en cours de relecture. Ce que je peux dire, c’est que notre organisme tient les comptes de tout ce qu’on lui demande — rester éveillé, se concentrer, encaisser une tension — et que ces comptes ne s’effacent pas parce qu’on préfère ne pas les regarder. On peut les masquer longtemps. Le corps, lui, ne masque rien.
**Cyrano.** Vous avez l’air de dire que ça finit toujours par se payer.
**Cyril Brun.** Toujours. La seule question est de savoir qui paie, et sous quelle forme. C’est tout l’objet du livre, et je préfère laisser au lecteur la surprise d’y entrer par lui-même plutôt que de la déflorer ici.
**Cyrano.** Passons à l’entreprise, alors, puisque vous y intervenez aussi. Qu’est-ce qu’un anthropologue a à dire à un manager ?
**Cyril Brun.** Qu’on lui demande de faire agir des personnes sans jamais lui avoir appris ce qui fait agir une personne. Pourquoi elle désire, pourquoi elle résiste, pourquoi une récompense fonctionne un temps puis cesse de fonctionner, ce que la peur fait à une décision. On empile les méthodes de management sans jamais reposer la question qui les précède toutes : quelle conception de l’homme a-t-on, au juste, lorsqu’on prétend le diriger ?
**Cyrano.** Et l’art de vivre à la française, dans tout ça, il vient faire quoi ?
**Cyril Brun.** Il vient rappeler qu’une partie de la réponse existe peut-être déjà sous nos yeux. Quand on rassemble ce que plusieurs disciplines établissent sur le sommeil, l’alimentation, les rythmes, le plaisir, on retrouve l’écho de manières de vivre qui se sont formées empiriquement, sur des siècles, sans jamais s’appuyer sur un laboratoire. Pas la carte postale. Une certaine façon d’ordonner le quotidien, la table, la marche, l’alternance des temps. Prise seule, chaque habitude paraît presque insignifiante. Ensemble, elles dessinent un environnement. Et cet environnement agit sur l’homme.
**Cyrano.** On a l’impression, à vous écouter, que la vraie question n’est jamais « que dois-je faire », mais « qui fait » ?
**Cyril Brun.** Vous venez de la formuler mieux que moi. Se connaître, ce n’est pas se regarder indéfiniment. C’est comprendre ce qui nous meut, pour pouvoir davantage nous conduire nous-mêmes. Nous n’avons pas besoin de savoir moins sur l’homme. Nous avons besoin de retrouver l’unité de celui que nous connaissons, chaque jour, un peu mieux — par morceaux.
