Quand la culture perd sa fonction anthropologique — une clinique des pathologies du temps présent

Parmi les mécanismes d’empêchement de l’accomplissement humain que cet ouvrage s’est donné pour tâche d’identifier, l’un des plus profonds est aussi l’un des moins visibles — précisément parce qu’il est diffus, lent, et qu’il opère en amont de tout ce que l’individu peut percevoir de sa propre condition. La culture, dans sa fonction anthropologique première — transformer le petit d’homme en être capable de vivre avec les autres, de maîtriser ses instincts, de s’inscrire dans un temps qui le précède et le dépasse — est en crise. Une crise qui ne se manifeste pas d’abord dans les bibliothèques vides ou les salles de concert désertes, mais dans les corps, les cerveaux et les comportements collectifs d’hommes et de femmes qui n’ont plus accès aux conditions de leur propre accomplissement. Comment cette rupture s’est-elle produite ? Quels mécanismes biologiques, psychologiques et sociaux met-elle en jeu ? Et par quels chemins une restauration est-elle pensable — pas tant comme programme politique ou nostalgie d’un âge d’or, mais comme réponse anthropologique rigoureuse à une condition réelle ? (note de méthode en fin d’article)

I. Ce que la culture a toujours fait — Une constante anthropologique

Derrière la diversité des noms que les civilisations ont donnés à ce que nous appelons aujourd’hui la culture — paideia chez les Grecs, humanitas chez les Latins, arts libéraux au Moyen Âge, Bildung chez les Allemands — une constante traverse tous les temps et toutes les sociétés connues : l’homme ne naît pas humain. Il le devient et ce devenir n’est pas spontané — il exige un travail, une transmission, des conditions que chaque génération doit recréer pour la suivante sous peine de voir le fil se rompre.

Aristote l’avait formulé avec une netteté que vingt-cinq siècles n’ont pas émoussée : l’homme est un zôon politikon, un animal politique, précisément parce qu’il est doté du logos — la parole articulée capable de dire le juste et l’injuste, le bien et le mal¹. Les animaux ont la voix pour exprimer la douleur et le plaisir. L’homme seul a le logos pour délibérer, pour constituer avec d’autres une communauté fondée sur le partage d’un discours sur ce qui est juste. Sans logos commun, pas de cité. Sans cité, l’homme ne peut accéder à ce qu’il est en puissance.

Ce que les Grecs nommaient paideia n’est pas simplement une formation intellectuelle — c’est une initiation au sens anthropologique du terme, une transformation de l’être tout entier. Werner Jaeger, dans son ouvrage monumental, en a montré la structure profonde : la paideia transforme l’enfant dominé par ses instincts en homme capable de maîtriser ses désirs, de délibérer dans la cité et de participer aux rites qui fondent la communauté². On peut rapprocher cette structure de celle qu’Arnold van Gennep a identifiée en 1909 comme universelle dans les rites de passage de toutes les sociétés humaines³ — séparation, suspension, agrégation — même si ce rapprochement relève d’une lecture croisée qui m’est propre, et non d’une thèse que Jaeger aurait lui-même formulée en ces termes. Ce rapprochement dit néanmoins quelque chose d’essentiel sur la nature de la transformation culturelle : elle ne se fait pas dans la continuité tranquille, elle exige un seuil, un passage, une expérience où quelque chose est réellement mis en jeu dans le corps et dans l’être.

La neurobiologie contemporaine vient apporter à cette intuition millénaire un écho — non une preuve directe, mais une convergence digne d’attention (voir note de méthode). La maturation cérébrale, en particulier la myélinisation du cortex préfrontal, se poursuit jusque vers 25 ans⁴ — comme un processus continu de réorganisation plutôt qu’un point d’achèvement net. Loin d’être une faiblesse, cette lenteur est précisément ce qui rend l’apprentissage culturel possible et nécessaire. L’homme est l’animal dont le cerveau est le plus plastique, le plus façonnable par l’expérience, le plus dépendant de ce qui lui est transmis. La culture n’est pas un ornement ajouté à une nature déjà complète — elle est la condition de la complétion de la nature humaine.


[Note 1 : Aristote, Politique, I, 1253a. Note 2 : Jaeger W., Paideia. La formation de l’homme grec, Gallimard, 1964. Note 3 : Van Gennep A., Les rites de passage, Picard, 1909. Note 4 : Giedd J.N. et al., “Brain development during childhood and adolescence”, Nature Neuroscience, 1999.]


II. La ligne de partage entre le sauvage et le civilisé — ce que les Grecs avaient compris

La distinction entre sauvage et civilisé que les Grecs ont élaborée est plus riche et plus précise que sa caricature moderne ne le suggère. Elle ne repose pas sur un jugement de valeur arbitraire — elle identifie les conditions anthropologiques minimales de la vie commune.

Le sauvage — sylvaticus, celui qui vit dans la forêt — n’est pas l’être inférieur : c’est l’être sans feu, sans rite, sans loi, sans cité. Ce qui le distingue du civilisé n’est pas l’intelligence mais l’appartenance à un espace symbolique partagé. Le mythe de Prométhée le dit avec une précision que les anthropologues modernes n’ont pas surpassée : le feu volé aux dieux n’est pas seulement un outil technique — c’est ce qui permet la cuisson, donc la transformation du cru en cuit, donc la distinction fondamentale que Lévi-Strauss reprendra vingt-cinq siècles plus tard comme frontière entre nature et culture⁵. L’homme cuit sa nourriture, l’animal la mange crue — cette distinction en apparence triviale est en réalité une cosmologie entière : l’homme est celui qui interpose quelque chose entre lui et le monde brut — le feu, le geste technique, le temps, le rituel. C’est dans cet acte d’interposition que la culture naît.

La distinction barbare/civilisé relève d’une autre logique encore. Barbaros désigne à l’origine celui dont la langue est incompréhensible — le bègue, celui qui fait bar-bar au lieu de parler. Le barbare n’est pas nécessairement le sauvage : les Perses, les Égyptiens, les Babyloniens sont des barbares pour les Grecs, mais ce sont des peuples avec des villes, des lois, des arts. Ce qui les distingue du Grec n’est pas l’absence de civilisation au sens technique — c’est l’absence de logos partagé, l’absence de la parole commune qui permet la délibération. Le barbare est celui avec qui l’on ne peut pas délibérer, non parce qu’il serait stupide, mais parce qu’il n’est pas dans le même espace symbolique.

Cette distinction mérite d’être réactivée pour la modernité — il ne s’agit pas, bien entendu, de reproduire le mépris grec envers les étrangers, mais pour identifier ce qu’elle pointe avec justesse : la vie commune n’est possible que si ses membres partagent un minimum de logos commun, un cadre de référence partagé, des récits fondateurs qui permettent de délibérer ensemble sur ce qui est juste. Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant l’ont montré dans leur analyse du sacrifice grec : ce rite n’est pas seulement religieux, il est constitutif de la communauté — il définit qui partage la viande cuite, qui appartient à l’espace commun, qui peut délibérer avec qui⁶. La culture, dans sa fonction anthropologique, est d’abord cet espace partagé — et sa dissolution est d’abord dissolution de la possibilité même de la vie commune.


[Note 5 : Lévi-Strauss C., Mythologiques I. Le cru et le cuit, Plon, 1964. Note 6 : Detienne M., Vernant J.-P., La cuisine du sacrifice en pays grec, Gallimard, 1979.]


III. Ce que la science du vivant dit de la nécessité anthropologique de la culture

La biologie contemporaine a produit au cours des trente dernières années un corpus de résultats qui font écho, par endroits, à la thèse anthropologique classique — sans pour autant la démontrer, ni du reste chercher à le faire. Ces résultats convergent sur un point : la culture n’est pas nécessairement une simple superstructure facultative ; certains travaux suggèrent qu’elle pourrait constituer une composante fonctionnelle du développement biologique humain. Ce que les Grecs avaient formulé en termes philosophiques trouve, chez certains chercheurs, des échos en termes biologiques, moléculaires et neurologiques — des échos qu’il faut se garder de transformer en preuves, mais qui ouvrent cependant de troublantes perspectives.

La mémoire biologique de la transmission

L’épigénétique — la science qui étudie les modifications de l’expression des gènes sans modification de la séquence ADN elle-même — a montré que l’environnement relationnel et culturel peut modifier la façon dont certains gènes s’expriment, et que ces modifications sont, dans certains cas, transmises aux générations suivantes. Le mécanisme central est la méthylation de l’ADN : des groupements méthyles viennent se fixer sur certains gènes et les silencent ou les activent. Ces marqueurs sont sensibles à l’environnement — le stress, les relations affectives, les rythmes de vie, les traumatismes.

Les études sur la famine hollandaise de l’hiver 1944-1945 constituent le premier grand corpus de preuves chez l’humain. Les enfants nés de mères ayant subi cette famine présentaient des modifications épigénétiques spécifiques — notamment sur le gène IGF2 — que Bastiaan Heijmans et son équipe ont retrouvées soixante ans plus tard chez leurs propres enfants⁷. Les recherches de Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de la Shoah vont dans le même sens, mais avec des réserves méthodologiques qu’il faut mentionner : son étude de référence porte sur 32 survivants et 22 descendants, comparés à un groupe contrôle de 8 et 9 personnes⁸ — un échantillon restreint, et l’étude elle-même se présente comme l’une des premières tentatives de démonstration chez l’humain d’un mécanisme jusque-là observé seulement chez l’animal. Le champ de l’héritage épigénétique transgénérationnel humain reste activement débattu, notamment sur la difficulté à distinguer transmission génétique, environnementale et culturelle. Ces travaux suggèrent, cependant, une piste de convergence — un environnement stable pourrait favoriser une normalisation de marqueurs perturbés⁹ — sans établir que la culture agit comme mécanisme de guérison biologique au sens strict. C’est un écho possible entre restauration culturelle et restauration biologique, non une preuve de cette restauration. Cependant, dans le parallèle de l’anthropologie et de la science c’est une donnée qu’il convient de suivre de près.

La neurobiologie du sens et de l’identité narrative

Le réseau du mode par défaut — actif quand le cerveau se repose, se souvient, imagine l’avenir, pense à lui-même en relation avec les autres — est le corrélat neuronal le mieux documenté de ce que Paul Ricœur avait nommé l’identité narrative : la capacité à se raconter une histoire cohérente de qui on est, d’où on vient et vers quoi on va¹⁰. Ce réseau est nourri par les récits, les mythes, les rites, les œuvres — les structures narratives que la culture fournit et dans lesquelles l’individu peut inscrire son expérience propre¹¹. On peut faire l’hypothèse — non démontrée directement par ces travaux de neuro-imagerie — qu’un appauvrissement des structures narratives disponibles prive ce réseau de la matière qu’il organise ordinairement, et fragilise la construction d’une identité cohérente dans le temps.

Damasio a montré, chez des patients porteurs de lésions du cortex ventromédian, que la capacité à décider et à agir moralement dépend d’une infrastructure émotionnelle — les marqueurs somatiques — qui se construit dans les premières années de vie, dans la relation aux autres, dans la transmission des repères culturels¹². Par analogie, et non par démonstration directe puisque ces travaux portent sur des sujets cérébro-lésés, on peut faire l’hypothèse qu’une transmission déficiente affecte, chez des sujets sans lésion, la constitution de cette même infrastructure émotionnelle qui soutient le jugement moral.

L’attachement et l’alloparentage comme bases biologiques de la transmission

Sarah Blaffer Hrdy a montré que l’être humain est fondamentalement un être d’élevage coopératif — cooperative breeding : la survie et le développement du petit dépendent non pas seulement de la mère, mais d’un réseau d’adultes bienveillants que l’anthropologie appelle alloparents¹³. Ce réseau est une construction culturelle — il dépend des structures familiales élargies, des communautés, des rites qui définissent qui prend soin de qui. Quand ces structures se délitent — sous l’effet de la nucléarisation de la famille, de la mobilité géographique, de la désintégration des communautés — Hrdy documente des effets comportementaux et relationnels sur le développement de l’enfant ; on peut supposer, sans preuve neurologique directe à ce stade, que cette dégradation a aussi un retentissement sur le développement cérébral. Ce que la sociologie observait depuis des décennies comme un appauvrissement du lien social trouve ici un écho anthropologique documenté, plus qu’une confirmation biologique achevée. Mais ce sont bien ces échos qui nous intéressent ici à ce stade de la recherche actuelle.


[Note 7 : Heijmans B.T. et al., “Persistent epigenetic differences associated with prenatal exposure to famine in humans”, PNAS, 2008. Note 8 : Yehuda R. et al., “Holocaust Exposure Induced Intergenerational Effects on FKBP5 Methylation”, Biological Psychiatry, 2016. Note 9 : Meaney M.J., “Maternal care, gene expression, and the transmission of individual differences in stress reactivity across generations”, Annual Review of Neuroscience, 2001 (travaux menés chez l’animal). Note 10 : Ricœur P., Soi-même comme un autre, Seuil, 1990. Note 11 : Buckner R.L. et al., “The brain’s default network”, Annals of the New York Academy of Sciences, 2008. Note 12 : Damasio A., L’erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995. Note 13 : Hrdy S.B., Mothers and Others, Harvard University Press, 2009.]


IV. Les mécanismes de la rupture contemporaine

La modernité tardive met simultanément sous pression toutes les conditions que la culture doit assurer pour remplir sa fonction anthropologique. Cette simultanéité est ce qui rend la situation particulièrement sérieuse — chacun des mécanismes de rupture renforce les autres dans une dynamique circulaire dont il est difficile de sortir par une intervention sectorielle. Et c’est bien là le coeur de mes travaux.

La dissolution du logos partagé

Le relativisme culturel, dans sa version radicale, n’est pas seulement un projet philosophique — c’est une transformation des conditions de possibilité de la délibération commune. Quand une société renonce à transmettre un récit commun, des repères partagés, une langue symbolique commune, la fragmentation qui en résulte n’est pas la diversité enrichissante que ses promoteurs espèrent. Des individus qui ne partagent plus le même logos ne peuvent plus délibérer ensemble au sens grec du terme — ils peuvent coexister, s’ignorer, ou s’affronter, mais ils ne peuvent plus constituer ensemble une communauté fondée sur la recherche du juste.

Ce n’est pas un jugement sur la valeur relative des cultures particulières, mais bien un constat fonctionnel sur les conditions de possibilité de la vie commune. Toute culture, pour remplir sa fonction anthropologique, doit assurer un minimum de stabilité temporelle, de densité relationnelle, de cohérence narrative et de continuité transgénérationnelle. Le relativisme culturel absolu — selon lequel toutes les expressions culturelles sont équivalentes et qu’aucune communauté n’a le droit d’assumer la transmission de la sienne — détruit précisément ces conditions en rendant impossible toute transmission assumée.

La honte collective comme solvent de l’identité

La culpabilité culturelle occidentale contemporaine présente une structure psychologique et anthropologique particulièrement pathologique — et il importe ici de distinguer avec rigueur deux expériences intérieures que le langage courant confond.

La culpabilité est centrée sur l’acte — elle est circonscrite, elle peut être réparée, elle oriente vers l’action corrective sans dissoudre l’identité de celui qui l’éprouve. La honte est centrée sur l’être — elle est totale, elle envahit l’identité entière, elle ne peut pas être réparée par un acte car c’est l’être lui-même qui est condamné. June Price Tangney a documenté cette distinction avec précision : la culpabilité est corrélée avec l’empathie, la responsabilité et le comportement prosocial ; la honte est corrélée avec la colère, l’agressivité et le retrait social¹⁴. Contrairement à l’intuition commune, la honte n’est pas une émotion moralement supérieure — elle est souvent bien plus destructrice que la culpabilité qu’elle prétend approfondir.

La honte collective fonctionne comme un solvent de l’identité culturelle. On ne transmet pas ce dont on a honte. Une civilisation qui apprend à avoir honte de ce qu’elle est — de son histoire, de ses valeurs, de ses modes de vie — ne peut plus assumer la transmission. Elle ne peut plus dire à ceux qui viennent voilà d’où tu viens, voilà ce qui te précède et te dépasse — car dire cela supposerait de se tenir debout dans ce qu’on est, posture que la honte interdit précisément. La culture se transmet ou se perd — il n’existe pas de position intermédiaire stable dans laquelle une civilisation pourrait demeurer indéfiniment en état de repentance sans transmission.

Bernard Williams a montré dans son analyse comparée des cultures de la honte et des cultures de la culpabilité que la honte grecque, ancrée dans le regard d’un témoin réel et orientée vers une norme du groupe, était paradoxalement plus constructive que notre culpabilité moderne, qui peut devenir une rumination intérieure infinie sans jamais produire d’action réparatrice¹⁵. La honte culturelle contemporaine présente une structure particulièrement pathologique à cet égard : elle est collective sans être partagée par tous, transmise par les institutions sans être vécue personnellement par la plupart, et elle ne s’accompagne d’aucun rite de réparation qui permettrait de la clôturer. C’est une honte sans catharsis — une blessure maintenue ouverte par définition, puisque la fermer serait trahir ce qu’elle prétend honorer.

La disparition des rites de passage

Les rites de passage sont les mécanismes par lesquels la frontière entre nature et culture est non seulement pensée mais vécue dans le corps. Leur disparition n’est pas un simple appauvrissement symbolique — elle laisse les individus sans seuils, sans transformations réelles, dans une vie plate où rien ne marque véritablement le passage d’un état à un autre.

Victor Turner avait montré que la phase liminale du rite de passage — le moment de suspension entre deux états — est le lieu de la transformation réelle : c’est dans cet entre-deux, et seulement dans cet entre-deux, que l’individu est disponible à une transformation que la vie ordinaire, avec ses protections et ses habitudes, ne permet pas¹⁶. La modernité a supprimé ces espaces de suspension sans les remplacer — laissant les individus dans une adolescence prolongée qui n’est pas seulement sociologique mais anthropologique : un état de non-passage permanent où chacun reste indéfiniment dans l’entre-deux sans jamais franchir un seuil qui ferait de lui quelqu’un qui a véritablement traversé quelque chose. Les travaux de Bruce Ellis et Marco Del Giudice, sur la régulation de la maturation biologique selon l’imprévisibilité de l’environnement, montrent que des environnements imprévisibles peuvent, selon les conditions de ressources et de contexte, accélérer certains aspects de la maturation biologique tout en en retardant d’autres — un modèle conditionnel plutôt qu’une loi générale¹⁷. Une théorie concurrente, dite énergétique, prédit d’ailleurs un effet inverse en cas de carence nutritionnelle : la prudence s’impose donc avant de transformer ce champ de recherche encore ouvert en confirmation univoque de la thèse anthropologique.

[Note 14 : Tangney J.P., Dearing R.L., Shame and Guilt, Guilford Press, 2002. Note 15 : Williams B., La honte et la nécessité, PUF, 1997. Note 16 : Turner V., The Ritual Process, Aldine, 1969. Note 17 : Ellis B.J., Del Giudice M., “Developmental adaptation to stress”, Neuroscience & Biobehavioral Reviews / Annual Review of Psychology, 2014-2019.]


V. Ce que le corps dit de la rupture — les conséquences biologiques et collectives

Les mécanismes de rupture décrits dans la partie précédente ne restent pas dans l’ordre des idées ou des comportements — ils s’inscrivent, au moins partiellement, dans les corps, les cerveaux et les épidémiologies. Ce que l’observation clinique et sociale perçoit comme une généralisation du malaise a des corrélats biologiques documentés et des données épidémiologiques qu’il faut cependant citer avec exactitude.

L’inflammation chronique comme substrat biologique de la détresse

George Slavich à UCLA a développé la Social Signal Transduction Theory of Depression — montrant que la dépression peut être en partie comprise comme une réponse inflammatoire déclenchée par des signaux sociaux de menace, de rejet et d’exclusion¹⁸. Les cytokines pro-inflammatoires — interleukine-6, TNF-alpha — sont retrouvées dans les états dépressifs, les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et certains cancers. L’inflammation de bas grade est aujourd’hui reconnue comme un substrat biologique commun à une large part des maladies chroniques de civilisation.

Sous stress chronique, le cerveau lui-même se transforme structurellement. L’hippocampe — siège de la mémoire et de la régulation émotionnelle — se réduit en volume sous l’effet du cortisol chronique¹⁹. Le cortex préfrontal voit son activité diminuée au profit de l’amygdale, le centre des réactions automatiques de peur et d’agression.

L’épidémiologie de la détresse

Selon le Baromètre de Santé publique France 2024, 16 % des adultes de 18 à 79 ans ont connu un épisode dépressif caractérisé dans l’année, une proportion atteignant 22 % chez les 18-29 ans²⁰. Le changement de méthodologie introduit en 2024 ne permet pas d’établir une comparaison directe de tendance avec les éditions précédentes ; l’édition 2021 avait toutefois déjà montré une hausse de 80 % de la prévalence chez les 18-24 ans entre 2017 et 2021 (de 11,7 % à 20,8 %). Une partie de la littérature (Twenge, Haidt et leurs coauteurs) associe cette dégradation à l’irruption du smartphone et des réseaux sociaux autour de 2012²¹ ; d’autres chercheurs (Orben, Przybylski), travaillant sur les mêmes jeux de données, concluent à un effet marginal de l’usage des écrans sur le bien-être. Le débat reste ouvert dans la communauté scientifique, et il serait prématuré de présenter l’un ou l’autre camp comme ayant tranché la question.

La solitude constitue un signal bien plus préoccupant de cette possible désintégration. Robert Putnam a documenté dès 2000 l’effondrement du capital social dans les sociétés occidentales — la disparition progressive des associations, des clubs, des réseaux de voisinage²². Julianne Holt-Lunstad a établi dans ses méta-analyses que la solitude et l’isolement social constituent des facteurs de risque de mortalité prématurée notables²³. Le chiffre souvent cité d’un risque comparable à quinze cigarettes par jour provient en réalité de sa méta-analyse de 2010, portant sur les relations sociales prises largement ; son étude de 2015, centrée spécifiquement sur la solitude et l’isolement, établit un risque accru de l’ordre de 26 à 30 % — toujours supérieur à celui de l’obésité, mais d’une ampleur moindre que la comparaison la plus souvent reprise dans le débat public.

[Note 18 : Slavich G.M., Irwin M.R., “From stress to inflammation and major depressive disorder”, Psychological Bulletin, 2014. Note 19 : McEwen B.S., “Stress and hippocampal plasticity”, Annual Review of Neuroscience, 1999. Note 20 : Santé publique France, Baromètre de santé publique France, résultats de l’édition 2024 (publié novembre 2025). Note 21 : Twenge J.M., iGen, Atria Books, 2017 ; Twenge J.M., Haidt J. et al. vs. Orben A., Przybylski A.K., débat publié notamment dans Nature Human Behaviour et Psychological Science, 2019-2022. Note 22 : Putnam R., Bowling Alone, Simon & Schuster, 2000. Note 23 : Holt-Lunstad J. et al., “Social relationships and mortality risk”, PLOS Medicine, 2010 ; “Loneliness and social isolation as risk factors for mortality”, Perspectives on Psychological Science, 2015.]


VI. Moins on sait qui on est, plus on a peur de l’autre

La détresse biologique et sociale documentée dans la partie précédente ne reste pas à l’intérieur des individus — elle se déploie dans l’espace collectif sous des formes qui méritent d’être comprises dans leur logique propre plutôt que d’être simplement décrites ou condamnées.

Il existe, dans une partie de la littérature en psychologie sociale, un lien proposé entre insécurité identitaire et hostilité envers l’autre. La théorie de la gestion de la terreur (Greenberg, Solomon, Pyszczynski), longtemps influente sur ce point, a cependant fait l’objet ces dernières années d’un examen critique sévère : une méta-analyse récente portant sur plus de 800 études et une réplication multi-laboratoires menée avec les auteurs originaux ont trouvé des effets nuls sur le paradigme central de cette théorie²⁴. Il est aujourd’hui plus prudent de s’appuyer sur la théorie de la menace intergroupe perçue (Stephan & Stephan), qui propose, avec un soutien empirique plus robuste, qu’une identité de groupe perçue comme menacée — symboliquement ou concrètement — accroît l’hostilité envers les groupes extérieurs.

Au niveau neurobiologique, certains travaux suggèrent que le cerveau traite différemment les membres du groupe d’appartenance et les membres des groupes extérieurs. Une étude souvent citée sur ce point (Phelps et al., 2000) a montré une activation amygdalienne différentielle face à des visages d’un autre groupe racial — un résultat depuis nuancé par des travaux ultérieurs suggérant que l’effet pourrait refléter la nouveauté perçue du visage plus que l’altérité raciale en tant que telle²⁵. On peut voir ici un écho fragile avec la thèse anthropologique, sans pour autant parler de démonstration.

La tolérance authentique est souvent présentée comme le fruit d’une sécurité identitaire. Les études comparatives interculturelles apportent sur ce point une nuance importante : ce n’est pas la rétention seule de l’identité d’origine qui produit les meilleurs résultats d’ajustement psychologique et social, mais la stratégie que Berry nomme l’intégration — le maintien de l’identité d’origine conjugué à un engagement réel dans la culture d’accueil²⁶. C’est une identité à la fois stable et ouverte, non simplement conservée et fermée sur elle-même, qui favorise le mieux la tolérance et le bien-être — une nuance qui infléchit légèrement la thèse initialement défendue ici.

La honte collective produit par ailleurs un double mouvement que la psychologie clinique a bien documenté. Elle génère simultanément une idéalisation de l’autre — celui qui n’est pas de la culture honteuse est supposé plus authentique, plus innocent — et une hostilité refoulée qui peut éclater de façon imprévisible. Tangney a montré que les individus en état de honte aiguë ont davantage tendance à la colère dirigée vers l’extérieur qu’à la réparation²⁷.

Ce phénomène n’appartient à aucun segment particulier de l’électorat ou de la société. Pippa Norris et Ronald Inglehart, dans leur étude comparative sur les populismes contemporains, ont soutenu que l’insécurité existentielle et culturelle est une variable au moins aussi prédictive des votes protestataires que le revenu²⁸ — une thèse qui reste débattue face aux explications centrées sur les facteurs économiques, et qu’il convient donc de présenter comme une hypothèse forte plutôt qu’un résultat consensuel. Jonathan Haidt a établi que les décisions politiques sont d’abord émotionnelles et ensuite rationalisées²⁹ — ce qui signifie que la même expérience émotionnelle de honte et d’insécurité peut produire des expressions très différentes selon les récits disponibles pour la canaliser.


[Note 24 : Greenberg J., Solomon S., Pyszczynski T., “Terror management theory of self-esteem and cultural worldviews”, Advances in Experimental Social Psychology, 1997 ; pour la remise en cause récente, voir Klein et al., “Many Labs 4”, 2022, et Chen L. et al., Journal of Personality and Social Psychology, 2025 ; pour le remplacement proposé, Stephan W.G., Stephan C.W., “An Integrated Threat Theory of Prejudice”. Note 25 : Phelps E.A. et al., “Performance on indirect measures of race evaluation predicts amygdala activation”, Journal of Cognitive Neuroscience, 2000. Note 26 : Berry J.W., “Acculturation: Living successfully in two cultures”, International Journal of Intercultural Relations, 2005. Note 27 : Tangney J.P. et al., “Shame, guilt, and remorse”, Motivation and Emotion, 1992. Note 28 : Norris P., Inglehart R., Cultural Backlash, Cambridge University Press, 2019. Note 29 : Haidt J., The Righteous Mind, Pantheon Books, 2012.]


VII. La colère juste et les voies de restauration

Distinguer la colère de la honte et la colère du thymos

Avant d’esquisser les voies de restauration, il faut revenir sur un point que l’analyse précédente risquait de laisser dans l’ombre — et qui en est pourtant l’un des plus importants pour l’honnêteté du diagnostic. Tout ce qui se manifeste dans la détresse collective contemporaine n’est pas réductible à de la honte retournée en agressivité ou à de la peur de l’autre mal comprise. Une part significative de ce que l’on observe est de la colère juste — ce que les Grecs nommaient thymos — et la confondre avec la pathologie serait une erreur d’analyse qui aggraverait précisément ce qu’elle prétend diagnostiquer.

Aristote distingue dans la Rhétorique deux types de colère radicalement différents dans leur nature et leur fonction³⁰. La colère de la blessure est déclenchée par un sentiment de mépris ou d’humiliation — elle cherche à protéger un soi menacé, elle est proche de la honte retournée vers l’extérieur. La colère du thymos est l’indignation devant l’injustice, la révolte devant ce qui blesse la dignité de l’homme. Loin d’être un vice, cette seconde colère est pour Aristote une vertu : celui qui ne se met pas en colère devant l’injustice pèche par défaut de caractère, par mollesse morale. Sénèque nuancera cette position dans le De Ira — la colère trouble la raison et doit être maîtrisée — mais reconnaît qu’il existe une indignatio légitime, distincte de la passion aveugle, qui est le refus raisonné de ce qui ne devrait pas être³¹.

La tradition chrétienne a porté cette distinction avec une précision que l’on a trop souvent oubliée. Thomas d’Aquin distingue l’ira vitiosa — colère égoïste et aveugle qui cherche la vengeance — de l’ira zelosa — colère juste qui est le refus de l’offense faite à la dignité de l’homme³². L’image du Christ chassant les marchands du Temple n’est pas une anomalie dans l’Évangile — c’est la figure fondatrice de cette colère qui refuse l’offense faite à ce qui est sacré, et qui agit en conséquence.

Cette distinction reste, à ce stade, de nature philosophique et non neuronale, et il importe de le dire clairement. La neurobiologie contemporaine confirme au moins que toute colère n’est pas de même nature : certains circuits — impliquant l’amygdale et les structures de la réaction automatique de menace — relèvent d’une réaction impulsive et peu régulée, tandis que d’autres, engageant le cortex préfrontal médian et le cortex cingulaire antérieur, relèvent d’un traitement plus délibératif de la provocation³³. Mais cette distinction fonctionnelle entre colère impulsive et colère régulée ne recoupe pas nécessairement la partition morale entre colère de la honte et colère du thymos : une colère de la honte peut être froidement exécutée, une colère devant l’injustice peut être explosive et mal maîtrisée. La distinction honte/thymos reste donc affirmée ici sur ses bases philosophiques propres — Aristote, Sénèque, Thomas d’Aquin — sans que la neuroscience de l’agression, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne vienne la démontrer terme à terme.

Ce que cela change pour la lecture de la détresse collective contemporaine reste considérable, même sur bases purement philosophiques. Si une part de ce qui se manifeste comme colère collective contient du thymos — du refus de l’injustice, de la révolte devant un déni de dignité réel — la réduire entièrement à de la pathologie ou à de la peur mal comprise serait reproduire exactement le mépris analytique qui a contribué à l’engendrer.

Frances Fukuyama a développé dans Identity une analyse de la reconnaissance qui prolonge cette réflexion³⁴. Le thymos platonicien — la partie de l’âme qui exige d’être reconnue dans sa dignité — est selon lui le moteur anthropologique le plus profond de la vie politique. Quand cette reconnaissance est niée, le thymos se révolte — et cette révolte a une légitimité anthropologique que la philosophie politique n’a pas le droit d’ignorer.

La transmission assumée comme acte anthropologique premier

La première voie de restauration n’est ni un programme politique ni une politique culturelle au sens institutionnel du terme. C’est un acte anthropologique premier : transmettre — et transmettre suppose de se tenir debout dans ce qu’on est.

Hannah Arendt avait formulé avec une clarté décisive ce qu’implique cet acte : la transmission n’est pas la répétition du passé — c’est l’acte par lequel une génération prend en charge ce qu’elle a reçu pour le remettre vivant à celle qui suit³⁵. Cet acte suppose une autorité — non pas l’autorité de la domination, mais l’autorité de celui qui a traversé quelque chose et peut en rendre compte.

Ce que les données épigénétiques ajoutent à cette réflexion philosophique, avec la prudence évoquée plus haut, est suggestif : la transmission n’est peut-être pas seulement culturelle au sens des œuvres et des récits — elle pourrait être en partie biologique. Un environnement stable, sécurisant, ritualisé et porteur de sens produirait, selon certains travaux encore débattus, une biologie différente d’un environnement fragmenté et anxiogène.

La restauration des espaces de seuil

La disparition des rites de passage a laissé les individus sans seuils. La restauration de ces espaces de seuil est la deuxième voie que le corpus anthropologique mobilisé dans ce chapitre permet d’identifier. Ces espaces n’ont pas nécessairement la forme des rites anciens — mais ils en ont la structure : séparation du quotidien, suspension dans un entre-deux où quelque chose est réellement mis en jeu, transformation effective, réintégration dans la communauté avec une identité modifiée.

La reconstruction d’un logos partagé

La troisième voie se situe sur une ligne de crête qu’il faut tenir avec précision. Ce ne sont pas les contenus de ce logos partagé qui sont en jeu — quelle culture, quels récits, quelles valeurs — mais les conditions formelles que tout logos partagé doit satisfaire pour remplir sa fonction anthropologique. Ce que Ricœur avait esquissé dans Soi-même comme un autre reste ici le repère philosophique le plus juste : l’identité narrative n’est ni la mêmeté figée ni l’ipséité sans fond — c’est la capacité à se raconter une histoire cohérente qui intègre le changement sans se dissoudre en lui³⁶.

Répondre au thymos — la reconnaissance comme condition de la restauration

La quatrième voie découle directement de la distinction entre honte et colère juste. Si une part de la détresse collective contemporaine est du thymos, alors la restauration de la fonction anthropologique de la culture passe aussi par une réponse à ces injustices — une reconnaissance de la légitimité de l’expérience, une prise au sérieux de la blessure réelle. Une transmission qui ignore la blessure réelle de ceux à qui elle s’adresse ne transmet rien, au contraire, elle impose.


[Note 30 : Aristote, Rhétorique, II, 1378a-1380b. Note 31 : Sénèque, De Ira, I, 1. Note 32 : Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa IIae, q. 158. Note 33 : Krämer U.M. et al., “Damage to prefrontal cortex differentially affects vengeance-seeking and processes of anger”, NeuroImage/Journal of Cognitive Neuroscience, 2007-2011 ; Coccaro E.F. et al., sur l’agression réactive et la connectivité amygdale-préfrontale. Note 34 : Fukuyama F., Identity, Farrar, Straus and Giroux, 2018. Note 35 : Arendt H., La crise de la culture, Gallimard, 1972. Note 36 : Ricœur P., Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.]


Conclusion

La question posée en ouverture de ce chapitre portait sur les mécanismes précis par lesquels la rupture de la fonction anthropologique de la culture empêche l’accomplissement humain, sur les voies biologiques, psychologiques et collectives qu’elle emprunte, et sur les conditions d’une restauration qui ne soit ni nostalgie ni programme.

La culture, dans sa fonction anthropologique première, est la condition de complétion de la nature humaine — non pas un ornement de civilisation, mais le dispositif par lequel le petit d’homme devient capable de délibérer, de se maîtriser, de s’inscrire dans un temps qui le précède et le dépasse. Cette fonction trouve, dans les sciences du vivant, des échos suggestifs — plasticité cérébrale, épigénétique, neurobiologie du sens, attachement et alloparentage — que je me suis efforcé de présenter comme des convergences possibles, et non comme des preuves de la thèse anthropologique elle-même.

La modernité tardive a mis simultanément sous pression toutes les conditions que cette fonction requiert. La dissolution du logos partagé prive les individus du cadre de référence commun sans lequel la délibération collective est impossible. La honte collective — distincte de la culpabilité réparatrice — dissout l’identité sans permettre la réparation. La disparition des rites de passage laisse les individus dans un état de non-transformation permanent. Ces ruptures produisent des conséquences biologiques et collectives documentées, avec les nuances et les débats scientifiques en cours qu’il convient de rappeler honnêtement plutôt que de gommer.

Ce tableau serait incomplet si l’on ne distinguait pas, dans la détresse collective observable, ce qui relève de la honte blessée et ce qui relève du thymos — de la colère juste devant des injustices réelles. Cette distinction, je l’assume ici comme philosophique, appuyée sur Aristote, Sénèque et Thomas d’Aquin, sans lui faire porter un poids neuroscientifique qu’elle n’a pas encore reçu de façon univoque.

Les voies de restauration identifiées — transmission assumée, reconstruction des espaces de seuil, reconstruction d’un logos partagé dans ses conditions formelles, réponse au thymos — ne sont pas des programmes politiques. Ce sont des conditions anthropologiques. La culture, dans sa fonction anthropologique la plus profonde, est précisément l’ensemble de ces conditions — non pas comme collection d’œuvres, mais comme milieu dans lequel chaque être humain peut se reconnaître comme ayant une place, une valeur, un nom, et comme appartenant à quelque chose qui le précède et le dépasse.

Cyril Brun, docteur en sciences humaines

Note de méthode. Ce texte mobilise des références de deux natures différentes, qu’il importe de distinguer pour le lire correctement. Certaines citations scientifiques établissent un mécanisme démontré, et sont utilisées comme telles — c’est le cas, par exemple, des travaux sur l’inflammation et la dépression, sur la plasticité hippocampique sous stress chronique, ou sur la distinction entre culpabilité et honte. D’autres citations sont mobilisées comme des échos suggestifs, des convergences possibles avec une thèse qui reste de nature philosophique et qui se suffit à elle-même sans elles — c’est le cas notamment des passages sur l’épigénétique, sur le réseau du mode par défaut, sur l’infrastructure émotionnelle du jugement moral, ou sur la distinction entre colère de la honte et colère du thymos. Le texte signale ce statut à chaque occurrence ; cette note en donne la règle générale, pour qu’aucune phrase ne soit lue comme une preuve qu’elle ne prétend pas être.