Rétablir la peine de mort ou rétablir la confiance : le vrai choix.

68 % des Français souhaitent un référendum sur le rétablissement de la peine de mort pour les crimes commis sur les enfants. 90 % des 18-24 ans. Ces chiffres ont provoqué la stupeur des éditorialistes, les mises en garde des juristes, les injonctions au calme des gouvernants. Tout le monde a regardé le chiffre. Personne n’a regardé ce qu’il dit.

Ce n’est pas un désir de mort. C’est un désir de justice — et derrière ce désir, une conviction désormais largement partagée que la justice ne vient pas. Que le droit protège mal, tarde trop, classe sans suite, libère trop tôt, recommence. Que l’appareil d’État chargé de protéger les plus vulnérables est capable de recevoir sept signalements sur un homme en dix ans et de n’en tirer aucune conséquence — jusqu’à ce qu’une enfant de onze ans meure.

L’affaire Lyhanna n’a pas créé ce sentiment. Elle l’a rendu visible.

Ce que la peine de mort a toujours signifié

Pendant des millénaires, la peine capitale n’était pas une question. Elle reposait sur des fondements si profondément partagés qu’ils n’avaient pas besoin d’être explicités. Le fondement métaphysique d’abord : dans une société où la vie appartient à Dieu, l’État qui exécute un criminel ne fait qu’anticiper un jugement divin — l’exécution est un rituel, pas une vengeance. Le fondement politique ensuite : la mort du criminel est la démonstration visible de la souveraineté du pouvoir, la réaffirmation que l’ordre a été violé et qu’il est rétabli. Le fondement utilitaire enfin : tuer l’ennemi de la communauté est la seule garantie certaine qu’il ne recommencera pas.

Ce triple fondement s’est fissuré progressivement à partir des Lumières. Beccaria, en 1764, pose la première pierre de l’édifice abolitionniste : si la vie n’appartient plus à Dieu mais à l’individu, nul ne peut la lui ôter, pas même l’État. Hugo, en 1829, déplace le regard : il place le lecteur non plus du côté de la société qui exécute mais du côté du condamné qui attend — et ce déplacement de point de vue change tout. Puis viennent les catastrophes du XXe siècle, et avec elles la contamination irrémédiable de la figure de l’État justicier. Quand on a vu ce dont les appareils d’État sont capables — les chambres à gaz, les fusillades de masse, les exécutions coloniales — confier à un État le droit de tuer devient pour une partie de la conscience européenne une horreur supplémentaire plutôt qu’une garantie.

C’est dans ce contexte que Robert Badinter convainc l’Assemblée nationale, le 18 septembre 1981, d’abolir la peine de mort — contre l’opinion de 63 % des Français. Son argument central n’est pas moral au sens sentimental du terme : c’est l’erreur judiciaire irréversible. Des innocents ont été exécutés. Quand l’État tue un innocent, aucune réparation n’est possible. Ce raisonnement suppose une chose — une seule : que l’on fasse confiance à l’État de droit pour produire, à défaut de la peine maximale, une réponse suffisamment juste et suffisamment certaine pour que la société soit protégée.

C’est précisément cette confiance qui a disparu.

Le vrai sujet

Quand 90 % des 18-24 ans se disent favorables à un référendum sur la peine de mort, il serait commode de voir dans ce chiffre le signe d’une régression, d’une jeunesse moins éduquée, moins sensible aux arguments des droits fondamentaux. Ce serait une erreur grave. C’est la génération qui a grandi avec les affaires Lola, Thomas, Philippine, Elias, Lyhanna — une litanie de prénoms d’enfants morts dont les meurtriers avaient souvent été signalés, jugés, relâchés, surveillés insuffisamment, perdus dans les failles d’un système qui n’a pas fonctionné. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est de l’expérience.

Le raisonnement de Badinter tenait à une condition : que la justice soit rendue, que les coupables soient punis, que les récidivistes soient neutralisés, que les victimes soient protégées. Quarante-cinq ans après l’abolition, trois quarts des Français estiment que cette condition n’est pas remplie. Et ils n’ont pas tout à fait tort.

Trois quarts des Français souhaitent la création d’une cour disciplinaire pour sanctionner les magistrats défaillants. 83 % sont favorables à la castration chimique obligatoire des pédocriminels. 68 % veulent un référendum sur la peine de mort pour les crimes sur enfants. Ces trois chiffres disent la même chose sous trois formes différentes : la défiance envers l’institution judiciaire a atteint un niveau structurel, et cette défiance cherche des réponses que l’institution elle-même n’est plus perçue comme capable de fournir.

Ce n’est pas un débat sur la peine de mort. C’est un débat sur la confiance.

Ce que le débat ne dit pas

Les arguments contre le rétablissement de la peine de mort restent solides. L’erreur judiciaire irréversible demeure l’objection la plus difficile à réfuter : des innocents ont été exécutés, et la mort ne se répare pas. L’absence d’effet dissuasif démontré est également réelle — les études criminologiques les plus sérieuses ne montrent pas de différence significative entre les États qui pratiquent la peine capitale et ceux qui l’ont abolie. Et la contrainte européenne est concrète : rétablir la peine de mort supposerait de dénoncer le protocole n°13 de la Convention européenne des droits de l’homme et de sortir du Conseil de l’Europe — une rupture aux conséquences considérables sur l’ensemble de la coopération judiciaire du pays.

Mais ces arguments, aussi solides soient-ils, ne répondent pas à la vraie question. Ils répondent à la demande de mort. Ils ne répondent pas à la demande de justice. Et tant que la demande de justice restera sans réponse crédible, la demande de mort continuera de la porter.

Ce que les gouvernants devraient entendre

Emmanuel Macron a appelé à éviter « la précipitation et la démagogie ». La présidente de l’Assemblée nationale lui a répondu que « les gens ont le droit d’être en colère ». Ces deux répliques résument parfaitement l’impasse : d’un côté, un pouvoir qui demande de la retenue à des gens qui n’ont plus de raison d’en avoir ; de l’autre, une classe politique qui valide la colère sans proposer de réponse à sa cause.

Ce que ce débat devrait produire — s’il était conduit sérieusement — n’est pas un référendum sur la peine de mort. C’est une réforme profonde de la chaîne pénale de protection de l’enfance, une refonte des mécanismes de signalement, une vraie politique de neutralisation des récidivistes dangereux, et une restauration du lien entre la gravité du crime et la certitude de la peine. Non pas la mort — mais la certitude. Ce que les Français réclament n’est pas le sang de leurs bourreaux. C’est la garantie que la prochaine Lyhanna sera protégée.

Cette garantie, les institutions ne l’ont pas fournie depuis quarante-cinq ans. Et tant qu’elles ne la fourniront pas, des sondages comme celui-ci continueront de paraître — et de ne surprendre que ceux qui refusent de les lire.

Cyril Brun, docteur en sciences humaines