(Pantagruel entre en scène, la bouche encore occupée, essuyant ses mains grasses sur sa casaque. Il renifle, goûte du bout de la langue, puis s’anime.)
Pantagruel
Par la panse de saint Antoine, mon père,
vois comme l’homme est mal fait quand il mange sans entendre son corps !
(Il tape son ventre, qui résonne.)
Celui-ci parle — mais peu l’écoutent.
Regarde donc ce rouge vif.
(Il en verse un peu dans sa paume, éternue presque.)
Piment d’Alep !
Feu savant, feu civilisé, feu qui connaît son métier.
Ce n’est point braise de forgeron qui brûle tout sans choix,
mais chaleur d’aube qui fait lever les hommes et les humeurs.
Il fait courir le sang,
délie les muscles engourdis,
réveille le foie paresseux,
et dit au corps : « Allons, travaille proprement. »
(Il marche en long et en large.)
C’est épice qui remet l’homme en mouvement,
sans lui faire perdre la tête.
Gargantua
(se redressant)
Ma foi, je me sens déjà moins assis.
Pantagruel
Justement !
L’homme moderne tombe malade à force d’être trop immobile après avoir trop mangé.
Mais attends…
(Il se calme soudain, baisse la voix, sort l’anis étoilé.)
Voici l’autre.
Petite étoile, grande autorité.
Anis étoilé :
il ne pousse pas, il apaise.
Il ne presse rien, il ordonne.
Quand les vents se battent dans le ventre comme soldats ivres,
quand l’estomac rumine trop tard,
quand le nerf reste tendu comme corde de harpe,
il arrive — et tout s’aligne.
Il fait descendre ce qui montait,
il chauffe sans exciter,
il dit à la digestion : « Fais ton œuvre en silence. »
C’est épice qui prépare la nuit,
qui rend le sommeil profond,
et la peau plus calme au matin.
Gargantua
Ainsi l’un me met debout,
et l’autre me couche ?
Pantagruel
(riant de bon cœur)
Voilà ! Et tu viens de comprendre plus que cent médecins.
L’erreur n’est pas de manger gras,
ni de boire chaud,
ni d’aimer les épices.
L’erreur est de ne pas savoir quand.
Piment d’Alep au jour :
pour le sang, le tonus, l’élan, la chair vivante.
Anis étoilé au soir :
pour le ventre, le nerf, le repos, la peau qui se répare.
L’un pousse,
l’autre range.
Et l’homme bien nourri est celui
qui avance le jour
et se rend le soir.
(Il frappe la table, solennel.)
Qui respecte le rythme de son feu
n’a nul besoin de remèdes :
son corps devient sa propre ordonnance.
Gargantua
Par ma barbe, Pantagruel,
tu m’as donné faim,
et sommeil à la fois.
Pantagruel
C’est signe que tu es vivant.
(Ils sortent en riant.)
Pastiche de Cyril Brun
