Baudelaire à table — Le vin, lumière ou brume de l’esprit

La soirée avançait doucement. La table, débarrassée des premiers plats, gardait encore cette chaleur tranquille qui naît lorsque les convives ont cessé de se presser. Le pain était rompu, quelques assiettes demeuraient entrouvertes, et la lampe jetait sur la nappe blanche une lumière douce où le vin semblait brûler d’un feu sombre.

On parlait moins fort à présent. Les conversations se faisaient plus lentes, comme si la nuit elle-même invitait les hommes à respirer davantage.

Baudelaire, qui jusque-là avait écouté en silence, fit tourner le vin dans son verre. La couleur profonde se mit à trembler dans la lumière.

Il leva les yeux vers ses compagnons.

« Voyez-vous, mes amis, les hommes parlent du vin comme d’un plaisir banal. Ils le traitent comme une habitude, et parfois même comme un remède à leur ennui. Mais ils ignorent presque tout de sa nature véritable. »

Il contempla un instant le liquide sombre.

« Le vin agit sur le corps comme une musique secrète. Pris dans la paix d’un repas, lorsque la table est calme et que les visages sont amicaux, il détend les nerfs fatigués, il ouvre la respiration et aide même la digestion comme une chaleur bienfaisante qui descend dans le sang. »

Puis il reprit :

« Mais si l’on boit trop vite, dans la hâte ou dans le tumulte, le vin cesse d’être un allié. Il devient une fatigue de plus. Le corps ne l’accueille plus ; il le subit. »

Un léger sourire passa sur son visage.

« Voilà pourquoi il faut le boire lentement. Laisser entre les verres la conversation, le silence, parfois un peu d’eau claire qui rend au palais sa fraîcheur et au sang sa tranquillité. »

Il désigna la table autour de lui.

« Et surtout, mes amis, n’oubliez jamais ceci : le vin appartient à la table. Il est né pour accompagner le pain, la chair, les fruits de la terre. Pris ainsi, il devient un compagnon du repas. Mais détaché de la table, répété chaque soir comme une perfusion monotone, il finit par alourdir l’homme au lieu de l’éclairer. »

Un silence passa. La nuit respirait derrière les vitres.

Baudelaire reprit plus doucement :

« Il faut aussi laisser au vin ses jours de repos. Comme nous-mêmes, il demande le rythme. Celui qui ouvre la bouteille chaque soir ne goûte plus rien ; il ne rencontre plus le vin, il l’endure. Mais celui qui sait attendre retrouve parfois, dans un simple verre partagé, une joie presque fraternelle. »

Il leva le verre vers la lampe, où le liquide semblait retenir une lueur obscure.

« Et lorsque le repas est terminé, sortez donc marcher quelques instants dans l’air frais de la nuit. Vous verrez alors le sang circuler plus librement, la pensée devenir plus claire, et le vin lui-même prendre dans le corps une place juste et paisible. »

Il but une gorgée et conclut :

« Ainsi le vin possède deux visages. Il peut être une lumière qui accompagne la vie… ou une brume qui la fatigue. Celui qui sait l’accueillir avec mesure découvre parfois, dans un verre partagé, une minute d’accord entre le corps et l’esprit. Mais celui qui l’invoque trop souvent verra la même liqueur devenir, dans le silence de la nuit, une ombre qui pèse sur le cœur. »

Puis il posa le verre.

Et la lampe continua de brûler doucement au-dessus de la table.

Pastiche par Cyril Brun