Rabelais parlant des escargots –

Ou comment la lenteur nourrit les hommes bien faits


RABELAIS

Escoutez, mes bons amis, et cessez de rire trop tost,

car ce que je vous dis icy n’est point sornette,

mais médecine franche et cuisine bien entendue.

L’escargot est beste lente, certes,

mais de cette lenteur naît sa vertu.

Il ne court point après la chaleur,

il ne s’enfle point de graisses superflues,

il se tient ferme en sa coquille,

et nourrit l’homme sans le troubler.

Sa chair est blanche, ferme et tempérée,

propre à fortifier les muscles sans les durcir,

à sustenter le corps sans enflammer le sang,

et à réjouir l’estomac sans l’alourdir.

Il porte en luy bon magnésium

pour apaiser les nerfs trop pressés,

zinc et cuivre pour donner vigueur à la peau

et maintenir la chaleur virile en juste mesure,

et phosphore pour éclairer la cervelle

de ceux qui lisent, pensent et veillent tard.

Qui mange escargots bien accommodés

ne sent point de lourdeur,

mais une tenue paisible,

comme si le corps se remettait en son axe naturel.

Gardez-vous toutefois de les noyer en beurre tonnant,

car ce n’est plus alors l’escargot qui nourrit,

mais le gras qui commande.

Le beurre est plaisant, certes,

mais l’escargot n’a que faire d’être déguisé en festin tapageur.

Mangez-le donc avec mesure,

herbes franches, ail discret,

feu bien réglé,

et vous verrez que ce mets humble

refait l’homme mieux que mille viandes criardes.

Ainsi vous dis-je :

ce qui nourrit vraiment

ne se hâte point,

ne s’impose point,

mais entre en l’homme comme un conseil sage,

et demeure.

Pastiche de Cyril Brun