De la crêpe et de la galette – Dialogue à la Chandeleu

De la crêpe et de la galette

Dialogue à la Chandeleur sur le temps, le corps et la mesure


Personnages

  • Madame de Sévigné, grande dame de cour, esprit vif, langue élégante
  • Pierrot, paysan breton tel qu’on le rencontre chez Molière : franc, rusé, enraciné, homme de la terre et du feu

Le dialogue

Madame de Sévigné

Eh bien, Pierrot, qu’est-ce donc que ce parfum

Qui court de ta poêle à mon esprit gourmand ?

Serait-ce encore l’une de ces galettes noires

Que vous autres rustres nommez festin du soir ?

Pierrot

Noires, dites-vous, Madame ? Elles sont couleur de terre,

Comme celle qui nourrit, patiente et sincère.

Le froment est pour vous, léger comme propos,

Le sarrasin pour nous, qui aime prendre son temps.

Madame de Sévigné

Prendre son temps ! Voilà un mot que j’aime entendre.

À la Cour, tout va vite, et l’on brûle avant de fondre.

Mais dites-moi, Pierrot, pourquoi donc, à loisir,

Vous laissez cette pâte reposer sans agir ?

Pierrot

Parce que, Madame, la pâte a mémoire.

On la mêle à l’eau, mais elle n’est pas prête à croire.

Il lui faut du silence, un moment sans affront,

Pour que le grain s’ouvre et cesse d’être rond.

Madame de Sévigné

Ainsi donc, même la galette

Refuse la hâte et les recettes trop nettes ?

Pierrot

Assurément.

Sans repos, elle casse, elle sèche, elle se venge.

Avec le temps, elle plie sans rompre,

Elle se fait douce, et l’estomac s’en trouve quitte.

Madame de Sévigné

Voilà qui me plaît.

Car je connais des gens — et je n’en suis pas exempte —

Qui voudraient jouir sans attendre,

Et s’étonnent ensuite que le corps leur demande compte.

Pierrot

Le corps, Madame, est comme la pâte.

On peut le chauffer trop vite,

Ou lui donner le temps d’entrer en danse.

Madame de Sévigné

Et la crêpe, alors ?

Cette fine demoiselle que nous roulons sucrée,

N’a-t-elle point aussi besoin de repos ?

Pierrot

Elle aussi, Madame.

Car toute pâte pressée se venge en digestion.

Mais la vôtre aime la légèreté,

La nôtre la tenue.

Madame de Sévigné

Ainsi, Pierrot,

La crêpe est conversation de salon,

Et la galette, parole de terroir.

Pierrot

Et toutes deux sont honnêtes,

Pourvu qu’on les fasse sans brutalité.


Pierrot, pensif

Et cependant —

trois siècles plus tard —

l’homme mange encore trop vite,

boit trop tard,

dort trop peu,

et s’étonne toujours

que son corps lui réclame ce qu’il lui a pris.

La crêpe est devenue abondance,

la galette s’est faite oubli,

et la Chandeleur, prétexte à excès

plus qu’à passage.

Il suffirait pourtant de peu :

un peu de rond,

un peu de chaud,

un peu de mesure.

Non pour renoncer à la fête,

mais pour qu’elle dure.

Cyril Brun