Trois figures moliéresques de l’injustice
On lit souvent Le Misanthrope comme une comédie de caractères, parfois comme une satire mondaine, presque toujours comme une pièce aimable. Pourtant, plus on la relit, plus elle résiste à cette douceur. Rien ne s’y répare. Rien ne s’y résout. Et surtout, rien n’y est corrigé.
C’est là que commence le malentendu.
Tartuffe, ou l’injustice par imposture
Avec Tartuffe, nous sommes en terrain ferme. Molière ne se contente pas d’écrire une pièce : il la défend. Les préfaces, les placets adressés au roi, les réponses aux dévots constituent un moment rare où l’auteur prend publiquement position sur son œuvre.
Ce qu’il vise n’est jamais la religion, mais son masque. Tartuffe n’est pas un pécheur ordinaire : il est celui qui sait ce qu’est le bien et qui s’en sert comme d’un instrument. Son injustice n’est pas une faiblesse humaine, mais une stratégie. Elle est d’autant plus grave qu’elle détruit la possibilité même du discernement : le faux emprunte les traits du vrai, et la confiance — ce lien invisible sans lequel aucune société ne tient — est minée de l’intérieur.
C’est pourquoi Molière est ici sans ambiguïté. Tartuffe doit être démasqué, expulsé, neutralisé symboliquement. La comédie joue pleinement son rôle : elle restaure un ordre en nommant le mal.
Dom Juan, ou l’injustice par désertion
Dom Juan est d’une autre nature.
Il n’y a pas de préface comparable, pas de défense explicite, mais un fait massif : la pièce est rapidement retirée, son destin scénique interrompu, son texte transmis de manière instable. Comme si elle débordait le cadre dans lequel Molière pouvait encore parler frontalement.
Dom Juan n’est ni hypocrite ni aveugle. Il est lucide. Il sait. Et pourtant, il refuse. Il refuse la dette, la fidélité, la reconnaissance. Sa liberté n’est pas un combat : c’est une désertion morale. Il ne ment pas toujours ; il se soustrait.
La sanction finale — surnaturelle — est éloquente. Dom Juan ne peut plus être jugé par les hommes, parce qu’il a quitté leur monde avant d’en être chassé. L’injustice ici n’est pas un excès, mais un vide. Une sortie hors du lien.
Alceste, ou la justice devenue inhabitable
Et puis vient Le Misanthrope.
Aucune préface. Aucun placet. Aucun châtiment spectaculaire. Rien que le texte, la scène, et une fin qui laisse le spectateur sans consolation.
Alceste est juste — plus juste que Tartuffe, infiniment plus que Dom Juan. Il ne feint pas. Il ne se dérobe pas. Il exige que la parole corresponde au cœur, que l’éloge soit vrai, que le lien soit sincère. Sa rigueur est éthique, non stratégique. Et Molière ne la ridiculise jamais tout à fait.
Mais Alceste confond la vérité avec son énonciation brute. Il ne supporte ni la médiation, ni la mesure, ni la douceur. Là où la vie sociale demande des accommodements, il réclame la rectitude nue. La pièce ne le corrige pas. Elle ne le sauve pas. Elle ne le punit pas non plus. Elle le laisse partir.
C’est ici que la comédie bascule imperceptiblement vers la tragédie. Non parce que le sang coule, mais parce que rien ne se répare. Alceste a raison contre l’hypocrisie, raison contre la frivolité, raison contre le mensonge — et pourtant il perd l’amour, le monde, et la possibilité même d’habiter parmi les hommes.
Une tragédie sans morts
Tartuffe expulse le mal.
Dom Juan le foudroie hors du monde.
Le Misanthrope, lui, ne tranche pas.
C’est ce silence final qui fait sa gravité. Alceste n’est pas condamné, mais il est incompatible. Trop juste pour un monde imparfait, trop rigide pour une humanité fragile. Sa solitude n’est pas une victoire morale : c’est une impasse.
Ainsi comprise, la pièce n’est pas une satire mondaine, mais une tragédie déguisée : celle d’un homme qui ne sait pas comment être juste sans détruire le lien, ni comment aimer sans trahir son exigence.
La modernité d’Alceste
Il serait tentant de croire qu’Alceste appartient à un monde révolu : celui des salons et des politesses codifiées. En réalité, il n’a peut-être jamais été aussi proche de nous.
Notre époque ne souffre pas tant du mensonge que de la confusion des registres. On y parle beaucoup, on s’y expose sans cesse, mais la parole y est rarement engagée. Les compliments deviennent automatiques, l’indignation performative, la sincérité déclarative.
Dans un tel monde, Alceste serait disqualifié. On le dirait excessif, rigide, malhabile. Et pourtant, ce qu’il demande demeure d’une simplicité presque choquante : que la parole corresponde à l’intention, que le lien ne soit pas feint, que l’amour ne soit pas mondain.
Tartuffe, lui, prospérerait sans difficulté. Il sait parler le langage du bien, adopter les postures, épouser les causes dominantes. Dom Juan, quant à lui, s’est dissous dans une figure devenue banale : celle de l’individu libre, fluide, dégagé de toute dette.
Alceste redevient alors tragique. Non parce qu’il aurait raison contre tous, mais parce qu’il rappelle qu’il existe une exigence du lien — et que cette exigence a un coût.
Molière ne nous dit pas quoi choisir.
Il nous montre seulement le prix de chaque option.
Et c’est peut-être cela, aujourd’hui encore, la forme la plus juste de la lucidité.
Cyril Brun
