Depuis plusieurs années, je travaille sur ce que j’appelle les piliers pathologiques de l’homme contemporain. Non pas les symptômes visibles — l’anxiété, la dépression, l’épuisement, la violence sociale — mais les structures profondes qui les produisent, en transformant le champ symbolique dans lequel tout homme, toute femme, tout enfant vit son existence. J’en ai examiné plusieurs sur ce même blog : le rapport au temps désarchitecturé, qui prive l’homme de la densité nécessaire à son devenir ; la rupture de la fonction anthropologique de la culture, qui coupe les générations du fil qui les reliait ; la désintégration de l’intelligence comme faculté de délibération, remplacée par la réactivité et la performance. Ces piliers ne sont pas exhaustifs — ils forment un chantier ouvert, et nous continuerons d’en identifier d’autres. Mais ils partagent une même structure : chacun transforme en profondeur le champ dans lequel l’homme se construit, et chacun produit des pathologies anthropologiques documentées par les sciences du vivant — dans le cerveau, dans le corps, dans les relations.
Aujourd’hui, je veux en identifier un nouveau. Peut-être le plus grave de tous, parce qu’il touche à quelque chose de fondamental dans le tissu même de la société : la légalisation de la mort administrée et ce qu’elle fait, structurellement, au rapport collectif à la mort, à la vieillesse, à la souffrance et à la confiance entre les hommes.
Ce qu’est un pilier pathologique
Avant d’aller plus loin, précisons ce que j’entends par là — parce que le mot pilier est important.
Un pilier pathologique n’est pas un problème parmi d’autres. C’est une transformation du cadre dans lequel tous les autres problèmes s’inscrivent. Quand le rapport au temps se fragmente, ce n’est pas seulement le stress qui augmente — c’est la capacité même de l’homme à se constituer dans la durée qui s’effondre. Quand la culture perd sa fonction de transmission, ce n’est pas seulement la mémoire collective qui s’appauvrit — c’est le milieu dans lequel l’homme peut devenir ce qu’il est qui disparaît. La pathologie n’est pas dans le symptôme. Elle est dans la structure qui le produit.
Et la structure, comme les sciences du vivant l’ont confirmé pour chacun des piliers déjà identifiés, a des effets biologiques mesurables. McEwen a documenté ce que le stress chronique fait au cerveau — réduction hippocampique, diminution du cortex préfrontal, inflation de l’amygdale. Slavich a établi le mécanisme : le stress social chronique produit une inflammation de bas grade, biologiquement indiscernable d’une infection, substrat commun d’une large partie des pathologies chroniques contemporaines. Holt-Lunstad a montré que l’érosion du lien social chronique augmente le risque de mortalité de 26 % — un effet comparable au tabagisme. Ces données ne sont pas des métaphores. Ce sont des faits biologiques qui confirment ce que l’anthropologie classique avait posé : l’homme se constitue dans la relation, dans l’épreuve traversée, dans un milieu symbolique qui donne sens à ce qu’il vit.
C’est depuis ce cadre — philosophique et scientifique — que la légalisation de l’euthanasie doit être examinée. Non pas comme question morale. Comme pilier pathologique.
Ce que la légalisation transforme dans le champ collectif
La légalisation de l’euthanasie, dans la logique qui la fonde, repose sur un présupposé que personne ne dit clairement : la vieillesse, la souffrance et la dépendance sont des états dont la légitimité est conditionnelle. Au-delà d’un certain seuil — qui se déplace, comme vingt ans d’expérience dans les pays pionniers le montrent — elles ne méritent plus d’être traversées. Elles méritent d’être supprimées.
Ce présupposé ne reste pas dans le cabinet du médecin ou dans le texte de loi. Il se dépose dans le champ symbolique collectif. Il modifie, imperceptiblement mais profondément, la représentation que chaque membre de la société se fait de sa propre valeur quand il vieillit, quand il souffre, quand il dépend. Il transforme le regard que les générations se portent mutuellement. Et il produit, à l’échelle de toute une société, ce que j’appelle ici le nouveau pilier pathologique : la destruction de la vieillesse et de la souffrance comme horizons constitutifs de la construction humaine.
Pendant des millénaires, la vieillesse n’était pas un problème à résoudre. C’était un horizon — la forme que prend l’homme qui a traversé le temps, qui porte la mémoire, qui peut transmettre parce qu’il a lui-même reçu. La souffrance n’était pas une anomalie technique. C’était une dimension de l’existence humaine dans laquelle quelque chose se disait, se transmettait, se révélait. Même le mourir — surtout le mourir — avait cette fonction : il était le moment où une société honorait une dette, où les générations se réconciliaient avec leur propre finitude, où quelque chose passait entre celui qui partait et ceux qui restaient.
Quand la légalisation de l’euthanasie installe dans le champ collectif l’idée que tout cela peut et doit être supprimé quand ça devient insupportable, elle ne résout pas la souffrance. Elle détruit la signification de ce qui ne peut pas être supprimé. Elle prive la société d’un horizon anthropologique fondamental — et elle produit à sa place quelque chose de radicalement nouveau et de profondément pathogène : la mort comme option de gestion, la dépendance comme problème à traiter, la vieillesse comme charge à alléger.
La défiance mutuelle — le cœur du pilier
C’est ici que la pathologie devient véritablement collective — et c’est ici que le débat public s’arrête toujours trop tôt.
Quand une société légalise la mort administrée, elle ne modifie pas seulement le rapport de chaque individu à sa propre mort. Elle transforme le tissu des relations intergénérationnelles dans leur profondeur la plus intime. Et cette transformation produit quelque chose que nous connaissons bien dans les autres piliers pathologiques : une défiance chronique, diffuse, structurelle.
Comment avoir confiance en ses enfants si l’on sait qu’ils vivent dans une société où notre dépendance peut légitimement mener à la mort administrée ? Non pas qu’ils le souhaitent — mais la simple existence légale de cette possibilité modifie la représentation que la personne âgée se fait du regard que ses proches portent sur sa présence souffrante. Cette représentation n’est pas anodine. Au Canada, 10 % des personnes âgées ont envisagé une demande d’euthanasie non pour leur propre souffrance, mais pour ne pas peser sur leurs proches. Ce chiffre ne mesure pas un désir de mort. Il mesure une défiance envers le lien lui-même — l’intuition que ce lien pourrait être corrompu par la charge que l’on représente.
Comment avoir confiance en ses parents si l’on grandit dans une société où ils peuvent décider de disparaître à un moment que l’on ne maîtrise pas, pour des raisons que l’on comprend mal ? Comment construire sa propre vie dans le temps long quand la présence des anciens — cette présence formidable des anciens qui portent la mémoire et donnent à la vie sa densité — devient incertaine, conditionnelle, révocable ? Cette incertitude modifie profondément le rapport à la transmission, à l’enracinement, à l’horizon que représentent les générations qui nous précèdent.
Comment avoir confiance dans la société elle-même quand on observe que les critères d’accès à la mort administrée glissent inexorablement depuis vingt ans — des cancers en phase terminale aux maladies psychiatriques, des personnes âgées malades aux personnes âgées dépendantes, des adultes aux mineurs en Belgique depuis 2014 ? Aux Pays-Bas, le nombre d’euthanasies a été multiplié par cinq en vingt ans. Au Canada, 58 % des demandes émanent de personnes à faibles revenus. Des demandes ont été accordées faute de soins alternatifs disponibles. La question Jusqu’où la société va-t-elle s’arrêter ? n’est pas une question rhétorique. C’est une question concrète, documentée, que les données obligent à poser.
Cette défiance — envers les enfants, envers les parents, envers la société — n’est pas seulement un sentiment. C’est un état biologique. Slavich a établi que le stress social chronique — le sentiment que l’environnement est menaçant, que le lien n’est pas sûr, que les institutions ne protègent pas — produit une inflammation de bas grade biologiquement indiscernable d’une infection. Putnam a documenté que l’érosion du capital social, de la confiance et de la réciprocité dans une communauté, produit des effets mesurables sur la santé physique des individus indépendamment de leurs comportements personnels. La défiance tue — par les mêmes voies biologiques que le stress chronique, l’isolement et l’inflammation.
Les deux individualismes pathologiques
Cette défiance produit à son tour deux formes d’individualisme pathologique qui se superposent et se renforcent — et qui aggravent précisément l’essoufflement que nous avons documenté par ailleurs.
Le premier est l’individualisme du fardeau. Je ne veux pas être un poids pour les autres. Je ne veux pas que mes parents soient une charge pour moi. Cette pensée n’est pas nouvelle — mais la légalisation de l’euthanasie lui donne une forme institutionnelle, une légitimité légale, un débouché concret. Elle transforme ce qui était une tension psychologique ordinaire en calcul social permanent. Et ce calcul ronge le lien de l’intérieur — non par mauvaise volonté, mais par la logique même d’un dispositif qui a fait de la dépendance un motif légitime de disparition.
Le second est l’individualisme défensif. Je dois me protéger. Je dois anticiper. Je dois décider avant que les autres décident pour moi, avant que la société décide pour moi, avant que mon propre corps décide pour moi. Cet individualisme-là est plus profond encore, parce qu’il transforme le rapport à l’avenir. Quand je sais que la mort administrée est une option dans l’environnement où je vieillirai, ma relation au temps long change. La progression dans le temps, l’épanouissement, la construction de soi dans la durée — tout cela s’inscrit désormais dans un horizon qui n’est plus ouvert mais conditionnel. Je ne construis plus en sachant que je vais traverser tout ce que le temps apporte. Je construis en sachant que certaines traversées pourront être abrégées — par moi ou par d’autres — selon des critères qui glissent.
Ces deux individualismes alimentent ensemble le cercle vicieux que nous avons identifié dans les autres piliers pathologiques : moins on se fait confiance mutuellement, plus on se replie sur soi ; plus on se replie sur soi, plus le lien s’érode ; plus le lien s’érode, plus la défiance s’installe ; plus la défiance s’installe, plus le stress chronique produit ses effets biologiques documentés — inflammation, dégradation cognitive, réduction de la capacité de délibération. Et moins on est capable de délibérer, moins on est capable de construire ensemble les alternatives qui rendraient la mort administrée moins nécessaire.
C’est un pilier pathologique au sens plein du terme : il produit les conditions qui renforcent la demande à laquelle il prétend répondre.
Ce que les sciences du vivant confirment
La terror management theory — validée par une méta-analyse portant sur 277 expériences — établit que la conscience chronique de sa mortalité, activée de manière diffuse et permanente par l’environnement social, produit des effets neurologiques précis et mesurables. McEwen l’a documenté : activation prolongée de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, réduction hippocampique, diminution du cortex préfrontal, inflation de l’amygdale. La société qui légalise la mort administrée installe dans son champ symbolique une saillance de la mortalité chronique — non plus comme horizon lointain et symboliquement géré, mais comme option institutionnelle quotidienne. Et cette saillance produit, dans toutes les populations qui y sont exposées, exactement les effets que McEwen et Slavich ont documentés.
Il faut ajouter ce que les neurosciences appellent l’effet Werther — la contagion suicidaire, mécanisme documenté depuis deux siècles et validé neurologiquement. La présentation sociale de la mort choisie comme acte de liberté et de dignité modifie statistiquement le comportement des populations en état de vulnérabilité psychologique. Ce mécanisme ne se limite pas aux personnes directement concernées par la loi. Il traverse le champ symbolique collectif et atteint toutes les personnes — adolescents en détresse, adultes en état d’épuisement, personnes âgées en état d’isolement — pour lesquelles la frontière entre la mort choisie comme acte de dignité et la mort comme issue d’une souffrance insupportable devient symboliquement poreuse.
Le diagnostic
Je pose un diagnostic, à partir des faits disponibles et du cadre que nous avons construit ensemble dans ces pages.
La légalisation de la mort administrée constitue un pilier pathologique nouveau — qui s’ajoute à ceux que nous avons déjà identifiés, sans les remplacer et en les aggravant. Comme chacun des piliers précédents, il transforme en profondeur le champ symbolique dans lequel l’homme contemporain vit son existence. Et il produit des pathologies spécifiques, biologiquement documentées : la destruction de la vieillesse et de la souffrance comme horizons constitutifs de la construction humaine, la défiance mutuelle intergénérationnelle, et deux formes d’individualisme pathologique superposés qui renforcent le cercle vicieux de l’essoufflement.
Ce pilier est d’une nature particulière, parce qu’il touche à ce qui était jusqu’ici le fondement le plus solide du lien social : la solidarité au sens le plus technique du terme — les pierres solidaires d’un mur, chacune tenant les autres. Cette solidarité reposait sur une certitude implicite : que la souffrance, la vieillesse et la dépendance de l’un engage la présence de l’autre. Que le lien ne se conditionne pas à l’utilité. Que la société ne vous abandonne pas quand vous n’êtes plus capable de contribuer.
Quand la légalisation de l’euthanasie transforme cette certitude en question — jusqu’où cette solidarité va-t-elle s’étendre ? à quelles conditions ? jusqu’à quel seuil de souffrance ? — elle ne fragilise pas seulement quelques individus. Elle fragilise le fondement même sur lequel une société peut se construire dans la durée.
C’est cela, le pilier. Et les faits permettent aujourd’hui de le mesurer.
Cyril Brun,docteur en sciences humaines, historien.
Les articles sur les autres piliers pathologiques de l’homme essoufflé — le temps désarchitecturé, la rupture de la fonction anthropologique de la culture, la désintégration de l’intelligence — sont disponibles sur ce blog. Le dossier documentaire complet avec l’ensemble des données et références scientifiques est disponible en annexe
