Je marche depuis un moment déjà, sans avoir pris soin d’en mesurer la durée — et, sans que je le sache encore, ce qui se prépare ici n’appartient pas seulement au lieu, mais à la manière dont le goût va s’y donner.
Le sentier s’est élevé peu à peu, sans rupture, comme si la pente avait préféré s’installer dans le corps plutôt que s’imposer au regard. Lorsque je m’arrête enfin, ce n’est pas par fatigue, mais parce que quelque chose appelle à suspendre le mouvement.
La vallée s’est éloignée. L’air a changé sans que je puisse dire à quel instant précis. Il ne s’agit ni d’un froid, ni même d’une fraîcheur nette, mais d’une légèreté qui modifie imperceptiblement la respiration. L’inspiration se fait plus courte, plus haute, comme si elle cherchait sa place. La bouche, elle, commence à sécher sans que j’y prenne garde.
Je m’assieds, à la lisière d’une zone d’ombre que le soleil atteint encore par intermittence. La chaleur n’est pas excessive, mais elle insiste. Lorsqu’un nuage passe, tout se détend ; lorsqu’il disparaît, la lumière revient, plus directe, presque tactile sur la peau.
Le geste est simple : poser le sac, en sortir de quoi déjeuner, trancher le pain, ouvrir la bouteille. Rien ici ne diffère, en apparence, de ce qui pourrait se faire ailleurs.
Et pourtant.
La faim ne se présente pas comme une urgence. Elle s’installe plus profondément, comme une place qui se libère. Le corps, légèrement entamé par la marche, n’exige pas : il reçoit.
Je verse le vin.
Je le connais. Je l’ai choisi. Mais dès le premier contact, quelque chose échappe à cette connaissance. L’attaque est plus vive que dans mon souvenir. L’acidité se détache, presque en avant. L’alcool apparaît plus tôt, sans excès, mais avec une netteté inhabituelle. Le fruit, lui, semble hésiter : il s’avance, puis se retire plus vite qu’attendu.
Je laisse le vin dans le verre. Il évolue rapidement. Ce qui, ailleurs, aurait mis du temps à se déployer, apparaît ici presque immédiatement, puis se dissipe. La finale est plus courte. Non pas absente — mais comme abrégée.
Je mange.
Le pain, à peine ouvert, perd déjà de sa souplesse. La croûte se durcit. La mie se resserre. Le fromage, lui, s’élargit d’abord en bouche, puis se fragmente plus vite, comme si la salive ne suffisait pas à l’accompagner pleinement.
Un souffle traverse la pente.
Il ne se voit presque pas, mais il agit. En quelques secondes, la bouche se resserre encore. Le vin se tend, ses contours deviennent plus nets, mais aussi plus exigeants. Il demande davantage au corps.
Je bois de l’eau. Immédiatement, quelque chose se rééquilibre.
Rien n’est isolé. Chaque variation agit sur les autres.
La lumière, ici, ne se contente pas d’éclairer. Elle modifie la perception. Lorsque je regarde le verre à l’ombre, les reflets se ferment, la matière paraît plus dense. Au soleil, elle s’ouvre, mais se simplifie. Ce que je crois voir influence déjà ce que je vais goûter.
Le silence, lui, n’est pas vide. Il laisse simplement place. Chaque sensation trouve un espace pour se déployer. Rien ne vient la recouvrir.
Peu à peu, quelque chose s’impose, sans que j’aie besoin de le formuler.
Ce que je goûte ne dépend pas seulement de ce que je mange ou de ce que je bois.
L’air agit. La lumière agit. Le passage d’un nuage, une variation de vent, la position du corps, la fatigue légère de la marche, la sécheresse de la bouche — tout cela modifie, instant après instant, ce qui se donne.
Je repense à d’autres situations.
Aux soirs d’orage où l’air, chargé, rend les vins plus confus, comme retenus.
Aux chaleurs d’été où la fatigue raccourcit le plaisir.
Aux matins froids où tout paraît plus net, parfois presque trop.
Rien n’a changé dans les produits.
Et pourtant, jamais ils ne se donnent de la même manière.
Je reste un moment immobile.
Le vin est identique à celui que j’ai bu ailleurs. Le pain, le fromage, rien n’a été transformé. Mais ce qui se joue ici ne leur appartient pas entièrement.
Cela appartient à la situation.
À cet instant précis, dans ce lieu, avec ce corps.
Je termine mon verre.
Et en reprenant le sentier, il me semble que nous cherchons souvent la vérité du goût dans les choses elles-mêmes, alors qu’elle se décide, silencieusement, dans les conditions qui les entourent — et qui, sans jamais se montrer, les transforment entièrement.
Cyril Brun
