Il se passe quelque chose d’étrange dans la campagne présidentielle qui s’amorce. Les candidats multiplient les propositions, les mesures, les chiffrages, les plans sectoriels. Ils parlent de tout — pouvoir d’achat, immigration, éducation, santé, industrie. Mais aucun ne parle vraiment de la France. Aucun ne dit ce qu’il veut qu’elle soit dans vingt ans. Nous sommes en train d’élire un président de la République, et nous nous comportons comme si nous choisissions un chef de gouvernement.
La rupture Sarkozy
La Ve République a été construite sur une idée simple et forte : le président n’est pas le premier des ministres. Il est autre chose — plus haut, plus loin, plus long. De Gaulle l’avait formulé sans ambiguïté : il s’agissait d’incarner une certaine idée de la France, non de gérer ses contingences quotidiennes. Pompidou prolongeait cela avec sa vision industrielle du pays. Giscard modernisait l’État sans jamais confondre la réforme avec la gouvernance. Et Mitterrand — que l’on soit ou non en accord avec ce qu’il fit du pays — habitait la fonction avec une hauteur qui rendait les caricatures éloquentes malgré elles : on le représentait en monarque, en pharaon, en sphinx. Ce n’était pas une critique — c’était la reconnaissance, même contrariée, qu’il régnait. Chirac, avec ses ambiguïtés et ses compromis assumés, gardait cette posture : la France comme réalité charnelle et souveraine, le président comme arbitre au-dessus des partis, l’État comme institution irréductible aux intérêts du moment.
Cette tradition a pris fin en 2007. Nicolas Sarkozy n’a pas seulement changé de style — il a changé de nature. Et ce qui est frappant, c’est que la rupture était déjà visible avant même qu’il n’arrive au pouvoir : son programme électoral lui-même était un programme de Premier ministre. Des mesures, des chiffrages, des réformes sectorielles annoncées au détail — une liste de gouvernement, non une vision d’État. Ce n’est donc pas le pouvoir qui l’a transformé : il est arrivé à l’Élysée avec cette conception de la fonction, et il l’a installée dans la culture politique française comme si elle allait de soi.
L’hyperprésidence que les commentateurs décrivaient comme un trait de caractère était en réalité quelque chose de plus grave — une confusion entre la présidence et la primature, entre la vision et la gestion. Pour la première fois depuis 1958, un président de la République faisait un programme de Premier ministre. Et les conséquences ont été durables : Hollande a gouverné au fil de l’eau, sans cap lisible, répondant aux événements plus qu’il ne les anticipait. Macron a habillé une politique de réformes gestionnaires dans un lyrisme européen qui ne cachait pas longtemps l’absence de projet de civilisation. La campagne de 2027 s’ouvre sur le même registre — et aucun des candidats en lice ne semble avoir conscience de la tradition qu’il trahit.
Ce que les programmes révèlent
Regardons les choses en face. Les programmes qui s’esquissent pour 2027 partagent un vocabulaire commun troublant — souveraineté industrielle, réindustrialisation, réforme de l’école, réarmement, transition énergétique — au point que des candidats adverses, Attal et Glucksmann par exemple, convergent sur les mêmes diagnostics et parfois les mêmes orientations. Cette convergence est présentée comme un signe de maturité politique. Elle est en réalité le symptôme d’un appauvrissement. Quand des candidats qui s’opposent peuvent se retrouver dans le même gouvernement — comme LR et Renaissance l’ont fait sous Lecornu — c’est que leurs programmes ne portent pas de vision incompatible. C’est que ce sont, au fond, des programmes de gestion.
Car regardons ce que ces programmes contiennent précisément. Une baisse de TVA sur les produits essentiels. Une modulation des 35 heures par accord d’entreprise. Un fonds souverain de réindustrialisation doté de 30 milliards d’euros sur cinq ans. Des objectifs de pourcentage du PIB consacré à la défense. Des dispositifs d’aide à la création d’entreprise en zone rurale. Ce sont des décisions de gouvernement — légitimes, nécessaires, techniquement défendables. Mais elles n’ont rien à faire dans un programme présidentiel. Un président qui promet de baisser la TVA de deux points confond sa fonction avec celle de son futur ministre des Finances. Il répond à un sondage, non à une exigence historique.
Les deux portes entrebâillées
Il existe pourtant dans cette campagne deux sujets qui auraient pu — qui pourraient encore — s’élever au niveau d’une vision présidentielle : la réindustrialisation et le réarmement. Ce ne sont pas des sujets sectoriels. Ils engagent le pays sur dix à vingt ans. Ils supposent des arbitrages douloureux que seul un chef d’État fort peut imposer contre les résistances du court terme. Ils touchent à ce que la France veut être dans le monde.
Mais même ces sujets sont traités de façon ministérielle. On parle de fonds souverain, de pourcentage du PIB, de nombre de régiments — des chiffres de ministre de l’Économie et de ministre des Armées. Personne ne dit pourquoi la France doit être une puissance industrielle et militaire. Personne ne dit quelle place cela lui donne dans le monde, quel projet de civilisation cela sert, quelle idée de la France cela suppose.
La vraie question présidentielle sur l’industrie ne serait pas « combien d’usines » mais « quelle France voulons-nous léguer » — une France qui maîtrise ses outils de production parce qu’elle croit en sa souveraineté, parce qu’elle refuse d’être une économie de services dépendante, parce qu’elle a une idée de son rang dans le monde. De Gaulle n’aurait pas parlé de fonds souverain — il aurait parlé de la France comme puissance. La différence n’est pas rhétorique : elle est de nature.
De même sur la défense. Le réarmement peut être traité comme une mesure budgétaire — on passe de 2 % à 3 % du PIB, on commande tant de frégates, on recrute tant de soldats. Ou il peut être traité comme une question de civilisation — quel pays voulons-nous être, sommes-nous prêts à assumer les contraintes d’une puissance souveraine, acceptons-nous que la paix a un coût que nos générations ont refusé de payer depuis quarante ans ? Aucun candidat ne franchit ce seuil. Tous restent sur le pas de la porte, à chiffrer là où il faudrait convaincre.
Ce que cette confusion a produit
Les conséquences de ce glissement dépassent la seule question de la qualité des programmes. Quand la présidence se réduit à un programme de gouvernement, les frontières entre les familles politiques s’effacent — et avec elles, la possibilité même d’un vrai choix démocratique. On peut avoir un ministre LR et un ministre macroniste dans le même gouvernement parce qu’ils font la même chose, parlent le même langage technocratique, défendent les mêmes catégories de mesures. Ce n’est pas la promiscuité des idées qui produit ces attelages improbables : c’est l’absence de vision qui les rend possibles. Quand personne ne dit plus ce que la France doit être, tout le monde peut cohabiter dans la gestion de ce qu’elle est.
La grande perdante de ce basculement est la droite — et avec elle, une certaine façon de penser l’État. La droite française, dans sa tradition la plus solide, ne se définissait pas par des positions économiques. Elle portait une philosophie du temps long, de l’enracinement, de la continuité nationale, de l’autorité comme condition de la liberté. Cette droite-là a été phagocytée par le libéralisme gestionnaire. Ses électeurs populaires ont migré vers le Rassemblement national, ses électeurs urbains vers le macronisme. Et il ne lui reste qu’une base trop étroite pour faire un président, divisée entre trois ou quatre candidats qui se disputent le même électorat avec les mêmes outils — la mesure, le plan, le chiffrage — sans que l’un d’eux ne se soit encore levé pour dire ce que serait une France gouvernée par une vision.
Ce que 2027 nous dit de nous-mêmes
Tout le monde se réclame de De Gaulle aujourd’hui. La gauche revendique son souverainisme, la droite son autorité, le centre sa modernité, l’extrême droite son nationalisme. Quand un homme devient la propriété de tous, c’est qu’il est devenu un mythe — c’est-à-dire une surface de projection pour un pays qui a perdu le fil de sa propre ambition. Ce que nous cherchons confusément dans cette référence universelle, c’est peut-être simplement quelqu’un qui gouverne à la hauteur de la fonction. Quelqu’un qui pense en président.
La vraie question de 2027 n’est donc pas de savoir qui proposera le meilleur programme. C’est de savoir si un candidat aura le courage — ou simplement l’intelligence — de comprendre que les Français n’attendent pas des mesurettes. Ils attendent qu’on leur parle de leur pays. Qu’on leur dise où il va, ce qu’il vaut, ce qu’il peut encore.
Nous n’avons pas encore trouvé cet homme — ou cette femme. La campagne qui s’ouvre nous dira si nous le cherchons vraiment.
Cyril Brun
