Le Dormeur du val appartient à cette seconde espèce. On y entre comme dans un paysage, et l’on ne comprend que peu à peu que l’on n’est pas seulement en train de lire des vers, mais de parcourir une scène où le regard est conduit avec la précision d’un peintre.
D’abord la lumière.
La vallée s’ouvre comme un creux tranquille de la terre. Une rivière y chante avec cette voix claire des eaux peu profondes qui glissent entre les pierres. Les herbes se penchent au bord de l’eau ; le soleil accroche à leurs tiges des éclats d’argent. Tout respire une douceur presque enfantine. Rien n’appelle la tragédie. La nature, dans cette première vision, semble occupée uniquement à vivre.
Le regard demeure un moment dans cette paix.
L’apparition du soldat
Puis, presque sans transition, apparaît la figure humaine.
Un jeune soldat repose dans l’herbe. La tête nue, la bouche ouverte, il est étendu dans ce lit de verdure comme un corps abandonné à la fatigue d’une longue marche. Le soleil tombe sur lui avec cette générosité paisible qui appartient aux grandes journées d’été. La lumière glisse sur son visage pâle ; elle se répand sur son uniforme ; elle enveloppe tout son corps d’une chaleur douce, comme si la vallée elle-même avait voulu le recueillir.
Et le regard s’attarde.
Car la scène possède cette immobilité particulière des tableaux où rien ne semble devoir changer. La rivière chante toujours ; les glaïeuls dressent leurs flammes rouges au milieu de l’herbe ; le soleil continue de pleuvoir sur le val.
Alors un détail apparaît.
La main.
Elle repose sur la poitrine avec une simplicité presque enfantine. Ce n’est pas un geste dramatique ; c’est un geste de repos, comme ces mains distraites que les dormeurs laissent tomber sur leur cœur lorsque le sommeil les a gagnés. La lumière du soleil glisse sur les doigts immobiles. Rien ne trouble cette paix.
Et pourtant le regard, désormais, ne quitte plus ce corps.
Un autre détail surgit.
Le visage.
Le soldat sourit — mais ce sourire possède quelque chose d’étrange. Rimbaud le dit lui-même : « souriant comme sourirait un enfant malade ». Ce n’est pas la joie ; ce n’est même pas le rêve heureux du dormeur. C’est une douceur pâle, fragile, presque absente.
Alors le regard comprend qu’il y a dans cette scène quelque chose d’immobile au-delà du sommeil.
La main ne bouge pas.
Le sourire ne change pas.
La lumière continue de tomber.
La révélation
Et soudain la vérité apparaît — non comme une explosion, mais comme une évidence terrible dans la clarté du paysage.
Ce corps que la vallée semblait accueillir ne dort pas.
La nature n’a rien changé à ce qui est arrivé. La rivière chante toujours ; le soleil brille avec la même pureté ; l’herbe demeure fraîche autour du soldat.
Mais la lumière éclaire maintenant ce que le regard n’avait pas encore voulu voir.
Deux trous rouges au côté droit.
Ainsi procède le génie de Arthur Rimbaud : il nous conduit d’abord dans la contemplation la plus paisible, dans cette douceur presque innocente où l’âme se laisse gagner par la beauté du monde. Puis, lorsque le regard est devenu assez attentif, assez immobile lui aussi, il nous laisse découvrir que ce paysage si pur n’abritait pas le sommeil d’un homme, mais la mort silencieuse d’un enfant de la guerre.
Et l’on comprend alors que le poème, depuis le premier vers, n’était pas seulement une description.
C’était un tableau.
Un tableau où la beauté du monde n’empêche rien — et où le soleil lui-même peut éclairer la mort.
Cyril Brun
