Alexandrie au XIXe siècle : renaissance et notables alexandrins (1850-1956)

Alexandrie, du mythe antique au déclin

Alexandrie ! Voilà un nom qui fait rêver, qui fait danser, qui fait chanter et voyager tout autant dans l’imaginaire que dans le temps. Fondée par Alexandre le Grand, cité nouvelle, ville éponyme et consécration d’un homme hors du commun, Alexandrie connut un développement foudroyant, véritable capitale économique, culturelle et religieuse de l’Antiquité, célèbre pour ses érudits, sa bibliothèque, ses monuments, ses évêques et ses combats théologiques, la ville n’était plus, lors de l’expédition d’Égypte de Bonaparte, qu’une petite bourgade qui avait achevé son déclin, insignifiante et désertée.

L’Égypte au XIXe siècle : contexte géopolitique

Le XIXème siècle est une période incertaine du point de vue géopolitique sur la terre des pharaons. Toujours officiellement province de l’empire Ottoman qui s’enfonce de plus en plus dans son non-rôle de ventre mou, l’Égypte tisse des liens particuliers avec la France. Des liens économiques et culturels essentiellement. Les Anglais y ont quelques porteurs mais ne semblent pas au début porter une attention au pays. Aussi lorsqu’une délégation égyptienne vient plaider la cause d’un protectorat anglais dans les années 1860, le Royaume Uni ne donne pas vraiment suite, d’autant qu’il ne veut pas créer de contentieux avec la France. Mais petit à petit, l’idée fait son chemin, malgré des groupes d’opposition hostiles à une présence européenne dans le pays, et à l’occasion de l’Entente Cordiale de 1904, la France promet de ne pas s’opposer à l’implantation britannique qui aura lieu dix ans plus tard sous forme de protectorat.

Méhémet-Ali et la renaissance d’Alexandrie

C’est dans ce contexte que le pacha d’Égypte Mehemet-Ali (1769-1848), dans son vaste projet de modernisation du pays entreprend de redonner une place centrale à Alexandrie en lui attribuant un rôle de premier plan comme port de commerce, arsenal et place forte. Il commence par faire construire son palais d’été dans la ville d’Alexandre et fait percer un canal rejoignant le Nil afin d’alimenter la ville en eau potable, avec comme conséquence un meilleur transport des marchandises vers l’intérieur du pays, donnant un essor au port maritime. Mais pour mener à bien son entreprise, il a besoin des européens dont il facilite l’installation, tissant des liens économiques, humains et financiers avec eux. De nombreux hommes d’affaire s’installent à Alexandrie, dans un pays rendu sûr et attractif par le pacha.

Les notables alexandrins et la ville cosmopolite

Alexandrie, ville cosmopolite, supplante alors le Caire qui ne demeure plus que la capitale administrative. La ville, cependant, jusqu’en 1930 est gérée par les notables eux-mêmes, d’abord pour des raisons pratiques d’aménagement de voirie, ramassages d’ordures… Ils créent une association qui vingt ans plus tard en, 1880, deviendra la municipalité d’Alexandrie Il faudra attendre 1930, pour que le gouvernement reprenne les rênes. Dans l’intervalle, une bourgeoisie riche et puissante voit le jour et prospère, tissant ses liens avec les plus grands d’Europe où elle passe ses vacances (Dieppe Saint-Moritz et bien entendu Paris). Des Alexandrins très francophones et francophiles, grâces aux premières institutions religieuses. On parle français, mais aussi on mange français, on s’habille français et on se loge français. On raconte d’ailleurs que le roulement des R dans l’accent alexandrin, viendrait de l’accent bourguignon des premières religieuses. Tout ce qui est bien est français, tout ce qui est mal est anglais, l’occupant qui gère l’administration. La présence de capitaux français représente près, voire plus dans certains secteurs, de 50 % des investissements étrangers. La vie culturelle et économique est intense, riche, variée, même si le développement du coton a porté l’essor dans un premier temps. Une capitale cosmopolite économique au grand foisonnement culturel sur le modèle français qui va peu à peu s’estomper après la seconde guerre mondiale et avec les aléas de l’indépendance. De villégiature privilégiée, l’Europe devient résidence naturelle pour des familles alexandrines déjà très liées à leurs semblables européens et dont les noms s’éteignent faute de descendance mâle, dans des procès en héritage.

Déclin et disparition des élites alexandrines

En 1918, à l’occasion de la Conférence de la Paix à Paris, l’Égypte souhaite obtenir une délégation pour plaider sa cause vers l’autonomie, mais l’Angleterre le lui refuse. Des mouvements contestataires amplifieront jusqu’à l’autonomie de 1923, avec l’avènement du roi Fouad. Mais l’occupant ne quittera le pays qu’en 1956, année ultime de la présence étrangère avec la nationalisation du canal de Suez par Nasser et le conflit qui s’en suivit. Les élites alexandrines, très européanisées, furent suspectées, parfois emprisonnée et la plupart quittèrent définitivement la ville, ses charmes, ses rêves et ses délices. Ainsi, prit fin la renaissance d’Alexandrie la cosmopolite, laissant le rêve et le mythe nimber la ville désormais musée.

Cyril Brun


Pour aller plus loin

Pour aller plus loin sur ces élites alexandrines de la renaissance – Archives d’orient, les notables alexandrins, des héritiers sans héritages (1882-1985) – Dominique Gogny – Précis de l’Académie des sciences belles lettres et arts de Rouen – 2020-21. p. 193 sq.