« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers. »
Ces vers, placés presque au seuil des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, ont la gravité discrète d’une porte que l’on franchit sans bruit. Le recueil s’ouvre à peine, et déjà le poète laisse entendre que le monde visible ne se réduit pas à ce que l’œil saisit d’emblée. Il suffit de ralentir le regard, de s’attarder un peu, pour sentir que les choses, silencieuses en apparence, murmurent entre elles.
La nature qu’évoque Baudelaire n’est pas celle des paysages paisibles ou des promenades champêtres ; elle est plus intérieure, presque architecturale. Ce « temple » qu’il nomme ne se dresse nulle part et pourtant il est partout. On songe à ces alignements d’arbres qui forment comme des nefs végétales dans les jardins ou le long des boulevards, colonnes vivantes dont les troncs montent dans la lumière comme s’ils soutenaient une voûte invisible. Le regard passe entre eux, et soudain la sensation naît que le monde n’est plus seulement un décor, mais un espace habité de signes.
C’est alors que les choses commencent à se répondre. Un parfum, à peine respiré, fait surgir une couleur ; une couleur appelle une musique ; une sonorité se prolonge dans une image. Baudelaire le dit avec cette phrase qui a traversé toute son œuvre : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». On ne sait plus très bien où commence la sensation ni où elle s’achève, tant les impressions semblent glisser les unes vers les autres, comme si elles appartenaient à un même tissu secret.
Le poète donne lui-même quelques exemples, et ils viennent comme des éclats sensibles : des parfums « frais comme des chairs d’enfants », d’autres « verts comme les prairies », d’autres encore « riches et triomphants » dont l’ampleur évoque l’encens, le benjoin ou le musc. Ces images ne cherchent pas à expliquer ; elles suggèrent, elles insinuent. Baudelaire ne construit pas une théorie : il décrit ce que son regard éprouve lorsqu’il s’attarde sur les choses.
C’est peut-être là que se reconnaît le plus sûrement sa manière. Le monde ne lui apparaît pas comme une surface close, mais comme un jeu de reflets. On pourrait songer, en effet, aux intuitions de Platon, à cette idée que les formes sensibles renvoient à une réalité plus profonde ; mais chez Baudelaire ce renvoi n’est pas un raisonnement, il est une expérience. Le regard rencontre une chose, et cette chose en appelle une autre ; les sens se prolongent, se traversent, se répondent.
Ainsi le poète marche dans la réalité comme dans une forêt où chaque feuille porte un signe encore obscur. Rien n’est démontré, rien n’est proclamé ; tout se suggère, tout se laisse deviner dans un frémissement d’images et de parfums. Et l’on comprend peu à peu que cette « forêt de symboles » dont parle le sonnet n’est pas seulement une métaphore : c’est l’état même du monde lorsqu’on le regarde avec l’attention lente qui fut celle de Baudelaire.
Car alors les arbres deviennent colonnes, les parfums deviennent voix, les couleurs deviennent presque musicales ; et le réel, que la foule traverse distraitement, prend soudain l’allure d’un sanctuaire discret où chaque chose, à sa manière, murmure quelque chose à l’âme qui sait écouter.
Cyril Brun
