Gargantua — François Rabelais, ou comment l’homme devient entier

Or sus, mes bons amis, ne croyez point que Rabelais soit homme de gausserie vaine, ni que ses grandes bouches, ses ventres rebondis et ses tonneaux débordants soient faits pour amuser badauds et sots. Ce serait l’entendre à rebours. Rabelais rit, certes — mais il rit comme rient les hommes graves, ceux qui ont trop vu pour se payer de mines compassées.

Quand il écrit, en son Gargantua, que

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme,

il ne jette point sentence comme un docteur sec ni comme un pédant de chaire. Il parle en père. Il parle en médecin. Il parle en homme qui sait que l’âme humaine se gâte aussi sûrement par excès de savoir que par défaut de joie.

Car sachez-le bien : pour Rabelais, la science est chose excellente, mais elle est chose vivante. Elle doit courir, suer, manger, dormir, converser, rire et se mouvoir. Science qui ne passe point par le corps est science malade. Elle enfle la tête, dessèche le cœur, raidit l’homme. Elle ne l’élève pas : elle le désaccorde.

Rabelais écrit en un temps où les livres se multiplient, où les langues anciennes sont exhumées comme trésors, où l’homme commence à croire qu’il pourra tout savoir, tout mesurer, tout ordonner. Et déjà, l’œil du médecin voit le péril : apprendre sans devenir plus humain, comprendre sans aimer davantage, savoir sans mieux vivre.

Aussi invente-t-il une éducation large comme la poitrine d’un géant. On y lit, on y nage, on y court, on y mange sainement, on y boit avec mesure et joie, on y parle librement, on y observe les astres autant que les hommes. Rien n’est séparé. Tout circule. L’âme n’est point tirée hors du corps comme une relique sèche ; elle y demeure, chaude et vive.

Ne vous y trompez pas : le rire de Rabelais n’est point fuite hors du sérieux. Il en est l’accomplissement. Il sait que l’homme devient sot sitôt qu’il se prend pour un pur esprit. Il sait aussi que la vérité, dite trop gravement, devient suspecte. Alors il grossit les traits, il exagère, il déborde — non pour mentir, mais pour faire respirer.

Là où Werther se brûle à l’intensité de son seul moi, Rabelais élargit l’homme jusqu’à ce qu’il ne s’y enferme plus. Là où l’âme se replie et se contemple jusqu’à l’étouffement, il l’envoie au monde, aux autres, à la table commune, à la parole partagée. Non pour se dissiper, mais pour s’équilibrer.

Rabelais ne nie point la mort, ni la douleur, ni la misère humaine. Il les connaît trop bien pour cela. Mais il refuse d’en faire des idoles. Son pari est audacieux, presque provocant : il croit que la sagesse passe aussi par la joie bien ordonnée, celle qui ne sépare point le vrai du bon, ni le savant du vivant.

Ainsi, lire Rabelais aujourd’hui, ce n’est pas s’abandonner à la farce.

C’est réapprendre que penser engage le corps,

que connaître oblige à devenir meilleur,

et que la joie, quand elle est juste, n’est point ennemie de la vérité,

mais souvent son visage le plus hospitalier.

Et si d’aventure quelque docteur chagrin vous disait que tout cela manque de gravité, répondez-lui avec Rabelais :

que l’homme qui ne rit jamais est bien plus à plaindre que celui qui rit trop,

car il a déjà commencé à se dessécher.

Cyril Brun