Toinette instruit Argan
de la viande, du poisson
et de la manière de les ménager
(Argan est assis, entouré de fioles.
Toinette entre en trombe, une papillote sous chaque bras.)
TOINETTE
Place ! Place !
Écartez vos ordonnances, Monsieur,
j’apporte le dîner —
et qu’il ne s’évanouisse point à la vue !
(Elle claque les papillotes sur la table.)
ARGAN
Miséricorde !
Qu’est-ce là ?
Des remèdes enveloppés ?
Des cataplasmes comestibles ?
TOINETTE
Ni l’un ni l’autre.
C’est votre viande…
qu’on n’a pas brutalisée.
ARGAN
(épouvanté)
Comment ?
Pas saisie ?
Pas retournée ?
Pas frappée à feu vif ?
TOINETTE
Ah ! Voilà le mal, Monsieur !
Vous aimez les aliments qu’on maltraite,
et vous vous étonnez que votre ventre crie.
(Elle mime une poêle brûlante.)
Regardez bien :
la viande jetée à grand feu fait pschhh !
Elle se raidit,
elle se venge,
et quand vous l’avalez,
elle fait la même chose ici !
(Elle lui tapote le ventre. Argan sursaute.)
ARGAN
Hé ! Hé !
Je le sens !
TOINETTE
Je n’en doute point.
Car la viande agressée devient agressive.
(Elle prend l’autre papillote.)
Maintenant, regardez la papillote.
On l’enferme,
on la couvre,
on la laisse tranquille.
Point de cri,
point de fumée,
point de bataille.
Elle cuit dans son jus,
elle se détend,
et quand elle arrive dans votre corps…
(Elle s’incline.)
… elle entre sans frapper.
ARGAN
(étonné)
Ainsi donc, Toinette,
la viande peut nourrir sans combattre ?
TOINETTE
Tout comme vous pourriez vivre
sans avaler vos pilules toutes les heures.
(Elle se tourne vers le poisson.)
Et le poisson, Monsieur !
Le poisson est encore plus susceptible.
(Elle mime un poisson flasque.)
Vous le brusquez ?
Il sèche !
Il sent !
Il se venge sur le palais !
Mais en papillote…
(Elle ouvre légèrement : vapeur.)
… il cuit dans la vapeur,
reste tendre,
et nourrit sans fatiguer.
ARGAN
Mais enfin, Toinette,
pourquoi tant de précautions ?
TOINETTE
Parce que, Monsieur,
vous êtes fatigué.
Et quand le corps est fatigué,
il ne veut pas lutter,
il veut recevoir.
La papillote,
c’est la cuisine des corps sages :
elle nourrit,
elle n’épuise pas.
ARGAN
(songeur)
Je crois que je comprends…
TOINETTE
Vous comprenez parce que
votre ventre a compris avant vous.
(Elle lui tapote encore le ventre. Argan acquiesce.)
Retenez bien ceci, Monsieur :
ce qui est agressé devient agressif,
ce qui est ménagé devient nourrissant.
(Elle ramasse les fioles.)
Voilà la science.
Et elle coûte moins cher que vos médecins.
(Elle sort vivement. Argan reste, rasséréné.)
ARGAN
Ma foi…
je me sens déjà mieux.
(Noir.)
Cyril Brun
