« Au marché, ce matin » (pastiche autour de Colette)
Je n’entre pas au marché pour me nourrir seulement. J’y entre avec une attention plus profonde, presque silencieuse : ne pas laisser se défaire ce que l’hiver a patiemment construit en moi.
Car l’hiver ne m’a pas simplement tenue.
Il m’a accordée.
Il y avait ces légumes lents, ces chairs épaisses, ces douceurs longuement cuites qui, soir après soir, ont déposé en moi quelque chose de continu — une trame sans éclat où le sommeil trouvait sa place, où la peau ne se retirait pas, où la pensée demeurait posée comme une eau sans rides.
Je marche donc parmi les étals avec cette mémoire dans le corps.
Je ne cherche pas le printemps.
Je cherche à ne pas me perdre en l’accueillant.
Les asperges
Les asperges sont là.
Elles ne ressemblent à rien de ce qui les précède. Elles surgissent. Elles montent. Elles ont en elles une hâte presque joyeuse, une impatience claire qui appelle le corps à sortir de lui-même.
Je les prends dans la main. Elles sont fraîches, fermées, encore pleines de leur tension.
Elles éveillent quelque chose.
Une légèreté. Une montée. Presque un élan.
Et je sens — fugitivement — ce mouvement me gagner.
J’en prendrai quelques-unes.
Mais je sais aussi, sans avoir besoin de me le dire, qu’elles ne porteront pas mes nuits.
Elles ouvrent.
Elles ne soutiennent pas encore.
Ce qui verdit
Autour d’elles, tout verdit.
Les feuilles s’ouvrent avec une grâce légère. Elles attirent, elles appellent, elles donnent au regard une impression de fraîcheur immédiate.
Et pourtant, je sens qu’elles ne tiennent pas encore.
Elles passent.
Elles glissent.
Elles emporteraient presque, si l’on s’y abandonnait, ce que l’hiver avait rassemblé.
Je les regarde — et je demeure.
Les relais
Ma main revient alors vers ce qui ne s’annonce pas.
Une carotte, encore un peu sèche, presque austère.
Un panais, sans éclat, mais dense.
Un bulbe de fenouil, lourd dans la paume, avec cette fraîcheur blanche qui ne cherche pas à séduire.
Je les reconnais.
Non comme des restes, mais comme des relais.
Ils prolongent ce qui m’a été nécessaire :
cette lenteur qui nourrit sans troubler,
cette matière qui soutient sans peser,
cette continuité qui permet au corps de demeurer entier jusque dans la nuit.
Il y a là quelque chose que Colette aurait reconnu sans le nommer — cette manière de ne pas séparer ce que l’on touche de ce que l’on devient.
Les radis
Je prends aussi quelques radis.
Ils sont vifs, presque insolents sous les doigts. Ils croquent déjà dans l’air avant même d’être mangés.
Ils réveillent.
Ils déplacent.
Ils donnent envie d’aller plus vite que soi.
Je les accueille pour cela.
Mais je sais leur place.
Ils ouvrent le jour.
Ils ne tiennent pas la maison.
Ne pas rompre
Je ne remplis pas un panier.
Je veille à ce que certaines choses ne se défassent pas :
ce sommeil qui descend sans heurt,
cette peau qui ne se froisse pas au premier vent,
cette mémoire calme qui ne se disperse pas,
cette énergie qui ne monte pas pour retomber ensuite.
Je n’ai pas appris cela.
Je l’ai éprouvé.
Et maintenant, je le protège — sans le figer.
Le feu
Le soir, rien ne change — ou presque.
Je coupe les légumes.
Je les laisse cuire doucement.
Il y a un peu d’eau, un peu de gras, une chaleur qui ne brusque rien.
Mais aujourd’hui, je le sens plus nettement :
c’est là que tout se joue.
Car le printemps arrive avec trop d’élan pour être reçu tel quel.
S’il entre cru, s’il reste rapide, s’il demeure léger, il disperse ce qu’il touche.
Alors je le fais passer par le feu.
Les asperges y perdent un peu de leur hâte.
Elles se déposent.
Elles s’accordent.
Elles ne tirent plus.
Elles accompagnent.
Et autour d’elles, les légumes plus anciens continuent de tenir la phrase.
Je mange sans y penser davantage.
Mais quelque chose, en moi, reconnaît que le passage s’est fait — sans rupture.
Le printemps est là.
Je ne l’ai pas refusé.
Je ne m’y suis pas livré.
Je l’ai laissé entrer comme une lumière neuve dans une pièce encore habitée —
et il n’a rien pris.
Il a simplement déplacé ce qui était déjà là.
Pastiche de Cyril Brun, chroniqueur gastronomique
