Dorine, ou le cru quand il sait à quoi il sert

(Dorine entre d’un pas vif. – Voir notre article de la semaine dernière sur le mijoté de Sganarelle- Elle s’arrête net devant la casserole. Elle éclate de rire.)

DORINE

Ah ! toujours à cajoler la marmite !

Toujours à baisser le feu,

à couvrir,

à murmurer comme à un enfant fiévreux !

Ma foi, Sganarelle,

si l’on t’écoutait sans discernement,

on passerait sa vie

à s’excuser d’avoir un estomac.

(Elle s’empare d’une herbe, la fait claquer entre ses doigts.)

Regarde-moi ça.

Ça sent la terre fraîche,

ça pique un peu les doigts,

et ça réveille mieux qu’un sermon.

Le cru, mon cher,

ce n’est pas pour dormir,

c’est pour se lever.

(Elle croque.)

Et quand on croque,

le corps comprend tout de suite :

la bouche s’ouvre,

la salive vient,

le ventre s’éveille sans se plaindre.

Voilà ce que fait le cru,

quand il est pris au bon moment.

Il réveille la digestion

sans la fatiguer.

Il draine,

il allège,

il met les liquides en mouvement

comme une promenade au grand air.

C’est le matin,

c’est à midi,

c’est quand le corps a de l’élan

et l’esprit clair.

(Elle se penche vers Sganarelle.)

Mais que personne ne s’y trompe :

le cru n’est pas une bravade.

Pris le soir,

sur un corps las,

il pique sans servir,

il agace,

il empêche le repos

et fait croire qu’on est vertueux

quand on est seulement imprudent.

(Elle hausse les épaules, malicieusement.)

Car le cru exige de la disponibilité.

Il ne se donne pas à qui somnole.

Mais quand le corps va bien —

ah ! quelle merveille !

Il nettoie sans affamer,

il nourrit sans alourdir,

il aiguise l’œil,

il clarifie l’esprit,

et donne au corps cette sensation

d’être net,

comme après une marche vive.

(Elle tapote la casserole.)

Toi, tu apaises.

Moi, je stimule.

Tu parles aux corps fatigués.

Je m’adresse aux corps en mouvement.

Mais ni toi ni moi

ne supportons la brutalité.

(Sourire en coin.)

Car il faut être bien sot

pour croire qu’on soigne un corps

en lui imposant une mode.

Le cru n’est pas une morale.

C’est un outil.

Et comme tout outil,

il faut savoir quand le prendre en main.

(Elle sort vivement, presque en courant.)

Cyril Brun