Les vertus du bouillon du soir dans la langue de Cyrano

Éloge du bouillon,

ou comment souper sans trébucher dans la nuit*

(à dire à voix haute, la louche levée)


Quand vient le soir, ami, que la semaine s’achève,

Que le corps a parlé, que le vin fait son rêve,

N’allez point l’assaillir de ragoûts tapageurs,

Ni d’épices au fer, ni de cris digestifs vengeurs.

Non !

Il faut du clair, du chaud, du lent, du fraternel,

Un mets qui parle bas, mais qui dit l’essentiel.


Car le bouillon, Monsieur, n’est point une soupe vaine,

C’est un discours d’os, de temps, et de patience humaine.

Il dit au corps : « Repose-toi, je veille. »

Il dit au nerf : « Rends les armes, sommeille. »


Voyez ce sel discret qui calme la tempête,

Cette eau chaude qui dit au ventre : « Halte, on s’arrête. »

La glycine, en douce, y glisse son secret,

Et ferme les paupières sans jamais crier.


Ce n’est point un festin, c’est une réparation,

Un baume pour la chair, une réconciliation.

Après le sport, le monde, les verres et les paroles,

Le bouillon fait silence… et le silence console.


Point de poivre insolent, point de gingembre fou,

La nuit n’aime pas qu’on la secoue.

Un os, une carotte, un poireau qui s’abandonne,

Et le feu qui murmure au lieu de claironner.


Buvez-le lentement, sans écran ni bravade,

Comme on écoute un ami après la parade.

S’il faut un compagnon : un pain sans fanfaronnade,

Ou un fromage honnête, de brebis, sans tirade.


Car ce bouillon-là, Messieurs, n’est pas frugalité,

C’est de la haute cuisine de la nuit respectée.

Il ne flatte pas la bouche, il soigne le terrain,

Et prépare demain sans faire trop le malin.


Ainsi, le vendredi soir, qu’on soit las ou content,

Qu’on ait bu par métier ou trinqué par talent,

Qu’on pose l’épée, le verre, et même l’esprit,

Et qu’on soupe en bouillon…

 avec panache, mais sans bruit.

Cyril Brun