Le calendrier romain : un système religieux complexe dont nous sommes les héritiers

Il est des usages que nous pratiquons chaque jour sans plus en interroger l’origine, comme si leur évidence suffisait à les justifier. Le calendrier en fait partie, et pourtant, derrière cette régularité apparente, se cache un ordre du temps bien plus ancien, dont les logiques nous échappent encore.


Le calendrier romain, loin d’être un simple découpage du temps, constitue un système religieux structurant, organisé autour des fêtes, des rites et de la relation entre les dieux et les hommes.


Pour l’homme du XXIe siècle qui se penche sur le calendrier romain, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a de quoi s’arracher les cheveux avant de s’y retrouver. Si le Romain, lui, s’y retrouvait, c’était sans doute par habitude séculaire de naviguer au milieu d’un temps cyclique qui, pour être rituel et intangible, comporte de nombreuses mouvances. Ces quelques lignes ont pour but de donner une vision de ce qui est d’abord un univers religieux omniprésent.

La question du calendrier romain, parce qu’elle porte en elle-même la structure même de la piété romaine, consiste à respecter les cultes installés par le passé, à articuler la relation des dieux et des hommes et à intégrer vie civique et vie religieuse.

À ce titre, le calendrier est une institution centrale de la religion romaine dont la gestion est confiée aux pontifes. La chose que nous pouvons relever d’emblée est une grande permanence de certaines fêtes qui peuvent remonter à la période archaïque, comme les Saturnales par exemple, et toujours d’actualité au début du Ve siècle après Jésus-Christ. Il faut dire que le ritualisme, dépourvu de toute doctrine, permet la survie des rites pour une perpétuelle réinterprétation en fonction des besoins du moment.

Le calendrier est réputé avoir été institué par Romulus et modifié par Numa. Au début de l’époque républicaine, il compte dix mois, de mars à décembre, et deux mois d’hiver (janvier, février), et parfois un mois intercalaire que les pontifes ajoutaient après le jour des Terminalia (23 février). Mais cela n’a pas suffi à synchroniser les mois lunaires et l’année solaire, de sorte qu’il n’était pas rare que les cérémonies soient décalées par rapport à la saison. En 191, on compte quatre mois de décalage. On rajoute alors un mois intercalaire pour resynchroniser. En 153, deux lois, la Lex Furia et la Lex Aelia, font passer le début de l’année de mars à janvier. L’année consulaire et l’année calendaire sont synchronisées.

À noter que si les pontifes n’apprécient pas les consuls, on peut oublier un mois calendaire pour achever l’année plus tôt, de sorte que le décalage finit par être important avec l’année naturelle.

En 46, César, Grand Pontife, décide de résoudre le problème et fait appel à des spécialistes. Il fixe alors un calendrier de sept mois de 31 jours, quatre mois de 30 jours et un mois de 28 jours qui, tous les quatre ans, passe à 29 jours, six jours avant les calendes de mars : c’est le sixième jour bis qui donnera son nom à l’année bissextile. C’est le calendrier julien que nous avons conservé.

C’est à l’époque impériale que l’on change les noms des mois. Dans le calendrier pré-julien, les dix mois étaient numérotés. Certains mois ajoutés vont prendre le nom des dieux : Mars, Aphrodite, Maia et Juva, Janus (pour janvier). Février est le mois de la fête de la purification funéraire (februm). Quant à juillet, dès après 44, il est dédié à Jules César et, en 8 avant Jésus-Christ, Auguste aura aussi son mois. D’autres tentatives de changement auront lieu, sans succès. Septembre est le septième mois (en partant de mars), octobre le huitième, etc.

Voilà pour se repérer. Mais le découpage fondamental du temps est ailleurs. Il se fait entre jours fastes et jours néfastes, c’est-à-dire entre les jours en fonction des dieux (néfastes), où l’on ne peut que vaquer aux choses religieuses, et les jours en fonction des hommes (fastes), où l’on peut faire les activités humaines. À quoi il faut ajouter les jours comitiaux, jours fastes pendant lesquels il est possible de réunir les comices (pour les décisions politiques). Autant dire que, mis bout à bout, les jours pour travailler sont peau de chagrin.

Le mois lui-même est découpé en séquences de huit jours clôturées par un jour de marché. Mais trois temps forts servent de repère dans le mois : le premier jour (les calendes consacrées à Junon), les nones entre le 5 et le 7 du mois (neuf jours avant les ides), et les ides entre le 13 et le 15 du mois (consacrées à Jupiter). Notons que le décompte se fait à l’envers. Ainsi, le dernier jour du mois est la veille des calendes.

Le calendrier romain est, au fond, un cycle de fêtes. Formellement parlant, il comprend toujours une liste d’une quarantaine de fêtes inscrites en majuscules. Ce sont des fêtes souvent anciennes, fixées probablement au VIe siècle avant J.-C., mais sans doute plus anciennes. À côté des fêtes majuscules et des fêtes minuscules se trouvent les fêtes privées, qui ne concernent qu’un groupe ou une famille, et les fêtes publiques pour l’ensemble des citoyens, qu’elles soient fixes ou mobiles.

Ces fêtes comportent toujours des offrandes et des sacrifices. Parfois des jeux (ludi), souvent offerts par les autorités républicaines puis l’empereur. Les activités profanes sont interdites. Mais le dynamisme de l’Urbs rend ces interdits difficiles. D’où le développement d’une casuistique pour en restreindre la portée : « Il est permis de faire ce qui serait préjudiciable de négliger » (Scaevola). Les fêtes privées impliquent aussi une interdiction de travailler, mais certaines tâches pouvaient être permises, comme le nettoyage d’un pré.

Les principales fêtes peuvent se regrouper en trois cycles : agraire (surtout de vieilles fêtes), civique lié à des événements poliades (prise de la toge, fête des bornes…), et les structures temporelles de l’année.

Les significations des fêtes peuvent évoluer du fait de cette capacité d’adaptation du monde religieux romain. Ainsi, les Parilia, autrefois fête agricole pour la protection des troupeaux, sont devenues la fête de la naissance de Rome.

À ces calendriers s’ajoutent des calendriers particuliers, comme les calendriers militaires des troupes en campagne ou en garnison. Hors d’Italie, la romanité, et donc la religion, est surtout représentée par les armées dont les légions sont composées uniquement de citoyens romains. On y retrouve toutes les fêtes majeures de Rome. En outre, le calendrier julien n’a jamais totalement remplacé les calendriers provinciaux. On y constate des similitudes et des divergences. Enfin, les familles disposent d’un petit calendrier dans les maisons. On a pris l’habitude d’y marquer les jours heureux d’une pierre blanche et les malheureux d’une pierre noire.

Ainsi va la vie quotidienne du Romain entre jours fastes et néfastes, au rythme d’un calendrier dont nous sommes les lointains héritiers.

Cyril Brun

Sources : cours d’agrégation d’histoire CNED, 2020.