Roman – La maison du pigeon – Repère anarchiste basque des années folles

Il est des romans qui, sous couvert d’intrigue, donnent à voir un monde entier en mouvement, comme si l’aventure individuelle ne pouvait jamais se dissocier des soubresauts plus vastes de l’Histoire.


Dans La maison du pigeon, Valentin Williams mêle intrigue policière, contexte anarchiste européen et fresque historique des années 1920, entre Pays basque et relations internationales.


S’il est un auteur qui puise son inspiration dans ses propres aventures et sa vie personnelle, c’est bien le journaliste Valentin Williams, de son vrai nom Georges Valentine Williams. Tour à tour journaliste, reporter, spécialiste des relations internationales, espion, Irish Guard, le Britannique, sans livrer aucun secret d’État, maîtrise sa matière quand il campe le décor ou crée ses personnages qui, comme lui, traversent et enjambent les deux Grandes Guerres.

Plus connu pour son personnage machiavélique, Pied-bot, c’est au cours d’un roman isolé d’une série qu’il nous introduit dans les remous anarchistes qui secouent l’Europe des années vingt, au détour d’un fait divers tissé d’amitié et d’erreur judiciaire.

Basque d’origine, mais élevé en Angleterre, Rex Garrett, peintre à succès, se trouve mêlé à une sombre affaire le soir même de ses noces avec Sailly, qu’il abandonne sans un mot, appelé par la loyauté inconditionnelle que lui et son compagnon d’armes basque s’étaient jurée des années auparavant au Maroc, dans la Légion.

S’ensuit une triple course, faite d’incompréhensions et de quiproquos, qui conduisent plus au drame qu’au vaudeville. Prétexte à la mise en lumière de la grande Histoire, celle des relations internationales mettant aux prises la France, l’Espagne, l’Allemagne et le Maroc, par ces mille historiettes privées ou avortées qui brodent d’ombre et de lumière l’Histoire officielle, moins linéaire qu’elle n’y paraît.

Avec une plume merveilleuse qui file les métaphores poétiques en pleine prose policière, Valentin Williams entremêle les courses du mari, de l’épouse et de l’Histoire, donnant vie, par sa propre expérience, à une dizaine de personnages centraux au croisement de la fiction et de la réalité.

Et pour quelques chapitres, le Pays basque qui s’étire de part et d’autre de la frontière entre Saint-Jean-de-Luz et Saint-Sébastien devient le théâtre d’un conflit international et amoureux, avec pour centre névralgique et inquiétant la Maison du Pigeon, sise sur la falaise, sur les hauteurs contrebandières de Saint-Jean-de-Luz.

Avec finesse, l’intrigue, entamée dès les premières lignes, ne se perçoit qu’à l’extrême fin, portée par un rythme soutenu, laissant cependant tout le loisir de profiter des hôtels somptueux comme des masures crasseuses. Écrit en 1928, véritable roman d’actualité, il est pour nous, un siècle plus tard, une belle leçon d’Histoire, servie avec une plume élégante, sans boursouflure, sachant d’un même trait narrer l’anecdote comme les faits historiques, plonger dans l’ambiance internationale et privée et peindre les sentiments si variés et entiers des Espagnols, comme des Allemands ou des Anglo-Saxons.

Cyril Brun