Il est des romans qui ne racontent pas seulement une histoire, mais qui semblent recueillir des vies dispersées, comme si la fiction venait patiemment rassembler ce que le temps et la guerre avaient laissé en fragments.
Dans Un long dimanche de fiançailles, Sébastien Japrisot mêle récit romanesque et mémoire de la Première Guerre mondiale, à travers l’enquête d’une jeune femme sur la disparition de son fiancé.
Les personnages ne sont pas des héros, sauf à considérer l’héroïsme de tous les poilus, de l’amour, des parents, de l’amitié. Les héros sont de la plus grande banalité. Ils sont nous, ils sont Monsieur, Madame tout le monde. On ne fait pas plus passe-partout qu’un notaire, un architecte, une artiste peintre, un mécanicien, un curé. Des gens ordinaires que l’adversité a transformés en petits héros d’une simple anecdote de l’Histoire qui en regorge.
C’est la puissance de Sébastien Japrisot. Liées par une plume d’une rare finesse, les émotions se tissent dans les mailles de la grande Histoire, celle de la Der des ders, suivant le cours d’une folie particulière, celle d’une jeune femme amoureuse qui refuse la mort de son fiancé d’abord, puis veut la comprendre ensuite.
Entre lueurs d’espoir, évidences implacables d’une quête irrationnelle, la vie la plus ordinaire continue, faisant, à l’occasion d’une rencontre, d’une lettre, d’une annonce dans le journal, ressortir les horreurs et les grandeurs des tranchées. On ne sait plus si le livre est prétexte à l’Histoire ou si l’Histoire n’est que cadre du livre, tant tout se mêle dans de nécessaires flashbacks cinématographiques égrainés au fil des souvenirs de rescapés, de lettres retrouvées ou d’enquêtes rapportées.
On pourrait croire le livre un procès des procès de cet hiver 1916 qui condamnèrent les mutilés volontaires, ces poilus, bluets, Marie-Louise, ou des classes de la première heure qui se sont estropiés d’une main pour que l’insupportable finisse. Mais on perçoit tout autant les raisons et les divisions de l’état-major soucieux de stopper l’hémorragie que l’engrenage tout humain qui conduisit cinq soldats, ce dimanche de janvier, dans le no man’s land de Bingo Crépuscule. Avec un style laconique et fataliste, l’auteur brosse le tableau tellement humain des lâchetés, des honneurs, des tentatives héroïques, des bassesses, des vengeances et de l’impuissance qui, au final, mit à mort cinq hommes à bout de fatigue et d’espoir.
Morts, ils sont pourtant bien vivants. Dans les lettres qu’ils laissent à leurs proches, dans les témoignages que les rescapés envoient à la jeune Mathilde, dans les souvenirs des compagnons de tranchées sortis de l’enfer, plutôt moins que plus indemnes, dans la délicieuse mémoire de la jeune fille. Morts, ils sont l’occasion d’une page de vie, s’il est encore possible de parler ainsi pour ces quatre années d’enfer, de boue, de poux, de bombes, de gaz et de mitraille.
Ce n’est pas la guerre que Japrisot raconte. Cette guerre, on la connaît. Enfin, on le croit. On connaît les batailles, les attentes. On la connaît, drôle et gagnée d’avance autant que d’une violence jusque-là jamais égalée. On la connaît de loin sur le front, on se la raconte de près à l’arrière. Aujourd’hui encore, chaque Français et sûrement chaque Allemand la connaît par les livres d’Histoire autant que par des anecdotes de familles. Mais ici, elle est vivante, racontée par les poilus comme par ceux qui sont restés à l’arrière, à l’abri des bombes, mais pas de l’horreur.
Au fil de l’enquête de la jeune infirme dans son fauteuil roulant, amélioré au fil du temps par les découvertes liées aux nécessités des gueules cassées du front, c’est toute une recherche historique minutieuse qui s’anime. Les personnages ont vécu leur rôle. Ils le racontent ou le vivent encore lorsqu’ils rencontrent la fiancée têtue. Ils ont vécu la guerre, oui. Mais ils ont vécu avant. Ils étaient autres, avant. Et pour certains, ils vivent après et ils vivent autres après. S’ils n’ont pas survécu, leurs proches, eux vivent ou leur survivent. Mais plus rien n’est comme avant, de sorte que la guerre, omniprésente, s’efface devant la somme de fils de vies, toutes uniques, même baignées dans la même mare de sang boueux.
C’est alors que la jeune fille de Capbreton n’est plus que le filigrane d’un maillage de vies d’apparence insignifiante dont le jeune Manech est le fil qui les unit tous, la guerre un fond dramatique tout aussi assourdissant qu’opaque, mais dont chacun éclaire de son héroïsme de fortune le champ de bataille comme le champ de ruines.
Magnifiquement écrit, le roman tissé d’Histoire est à la fois réaliste, émouvant, cinglant, éprouvant même. Mais fort à propos, les souvenirs heureux, ou les rencontres joyeuses, apaisent la lecture à périodes régulières, sans jamais briser le rythme, lui donnant au contraire plus d’épaisseur et de vie.
Cyril Brun
