Il est des œuvres musicales que l’on écoute, et d’autres que l’on traverse comme une pensée en mouvement, où chaque motif semble porter une vision de l’homme et de son accomplissement.
La foi de Beethoven se révèle à travers ses grandes œuvres, notamment la Symphonie n°9 et la Missa Solemnis, où se déploie une pensée philosophique et spirituelle centrée sur l’homme, la vertu, l’espérance et la joie.
En cherchant le titre que je pourrais donner à cette présentation, je me suis longuement demandé comment agencer ce quatuor : vertu, foi, bonheur et homme qui, mis ensemble, constituent les éléments distinctifs de la pensée la plus profonde de Beethoven. Et puis je me suis résolu à « la foi de Beethoven » car, au fond, cela résume et englobe tout dans ce finale des plus exceptionnels que sera la Symphonie numéro 9.
Car la ligne de mire de la pensée de Beethoven est bel et bien la Neuvième. Non parce que ce serait le monument ultime d’une construction inégalée. S’il est inégalé, il n’est pas ultime dans la démarche du maître de Bonn qui, d’une part, n’imaginait pas disparaître si vite après son œuvre et, d’autre part, avait une pensée dynamique toujours tendue vers l’avant, toujours en construction, selon le modèle de l’humanité qu’il défend partition après partition.
Pour autant, la plus célèbre des symphonies est bien une finalité. Musicalement, elle est achevée, ce qui n’est le cas ni de la Vème en suspension vers la VIème, ni de la Missa Solemnis qui précisément attend sa résolution dans la IXème.
Parce que toute la pensée et l’œuvre de Beethoven sont une dynamique tendue vers l’ultime réalisation, celle de l’Homme lui-même, et que cette tension, comme sa résolution, a évolué chez Beethoven, je propose de découvrir la foi de Beethoven, ou du moins une partie, nous aussi tendus vers la Symphonie numéro 9.
Les cadres de pensée philosophique de Beethoven
Mais auparavant, un rapide détour par le cadre de pensée en ce tournant du XIXème siècle est indispensable. Beethoven est un homme de son temps. En ce sens, il n’est ni Haydn, ni Mozart, ni Liszt ou Gounod, qui ont tous en commun une relation personnelle au divin. Une relation assumée et inscrite dans leur musique, comme Beethoven qui, s’il n’est ni calotin ni bigot, est profondément religieux. Anticlérical peut-être, comme il est anti-cadre de toutes sortes, mais c’est bien un prêtre qu’il demande sur son lit de mort et ses messes, si elles sont peu liturgiques, sont de véritables déclarations de foi catholique, à défaut d’être farouchement ecclésiales.
Beethoven est torturé par la vie, comme la génération de son temps. Qu’on pense au désarroi de Musset succédant à une génération de géants. Beethoven est un géant dans un monde brisé qui se cherche, qui survit, tout en se transformant.
Le cadre de pensée de Beethoven, révolutionnaire par certains côtés, très conservateur par d’autres, n’est pas celui des Lumières à la française, mais celui de Schiller, le grand maître à penser de toute cette génération. Plus précisément, l’esthétique beethovénienne puise au renouveau grec allemand. Dernier des classiques ou premier des romantiques, la question fait couler beaucoup d’encre, mais assurément, Beethoven participe de la naissance du romantisme allemand succédant au rationalisme des Lumières. Ce qui intéresse ce courant est l’homme dans son intériorité, pour y découvrir la source des impulsions aptes à transformer le monde. Et dans ce contexte, l’art prend — conquiert même — une place dans la construction de la personne. Nous touchons là au cœur du service rendu par Beethoven à l’humanité, du moins dans sa conception de l’art qui n’est pas d’abord une esthétique plastique du beau.
Il s’agit de mettre au premier plan le rôle de l’art pour élever l’Homme vers ses responsabilités sociales. Schiller, poète allemand (1759-1805), joua à ce titre un rôle immense dans la vie et l’œuvre de Beethoven.
Sans doute trouvons-nous dans cette citation du poète le tissu même de la IXème :
« L’art est le bras droit de la nature. Celle-ci n’a fait que des créatures, l’art a fait les hommes. L’art véritable ne veut pas seulement affranchir l’homme pendant un rêve d’un instant, mais l’affranchir réellement et à travers cela éveiller, entraîner, former en lui une force. »
Dans le même courant, un autre poète allemand, Novalis (1772-1801), a des mots que Beethoven lui-même aurait pu écrire :
« Le dépassement de soi-même est partout l’acte suprême, le point initial, la genèse de la vie. Telle la flamme qui n’est rien qu’acte. »
Tout est là de la période dite héroïque de Beethoven. Il s’agit de dépasser et vaincre l’intérêt égoïste et développer le sens de la responsabilité envers les autres.
L’héroïsme chez Beethoven
C’est à cette lumière qu’il faut lire, comprendre et bien entendu interpréter toute l’œuvre de Beethoven. Que ce soit les ouvertures, Fidelio ou le Christ au Mont des Oliviers, ce ne sont que des mises en scène musicales du dépassement de soi.
« Bienheureux celui qui, ayant appris à triompher de toutes les passions, met son énergie dans l’accomplissement des tâches qu’impose la vie sans s’inquiéter du résultat… »
Le Christ au Mont des Oliviers en est l’archétype : non la mort, mais l’acceptation.
De la vertu au bonheur
Six mots structurent la pensée :
Homme – destin – divin – espérance – paix – joie.
Un second groupe :
Destin – vertu – souffrance – péché – loin de Dieu – humilité.
Et enfin :
Paix – ciel – Dieu – Christ – joie.
Le lien : espérance et combat.
Deux concerts, une pensée
- 1808 : Vème et VIème
- 1824 : Missa Solemnis et IXème
La Vème
Le destin frappe. La lutte est ouverte.
La VIème
Le consentement à la vie.
La Missa Solemnis
Dialogue entre l’homme et Dieu.
Tension, doute, foi.
La IXème
Résolution.
La joie n’est pas un point de départ mais un aboutissement.
La IXème symphonie
Dans la Vème, l’homme lutte contre le destin.
Dans la IXème, il lutte pour la joie.
La joie n’est pas une idéologie.
Elle est conséquence :
« Les hommes deviennent frères. »
Parce que la source est divine :
« Belle étincelle divine »
Conclusion
Deux visions de l’homme :
- Le héros : destin, combat, espérance
- L’homme accompli : paix, joie
Tout converge vers Dieu.
La IXème se conclut en Ré majeur, tonalité du divin.
Cyril Brun, chef dorchestre
