« L’amour consiste en ceci : que deux solitudes se protègent, se touchent et se saluent. »
— Rainer Maria Rilke
Il y a entre nous quelque chose qui ne se laisse pas situer, et dont la réalité pourtant ne se dément jamais, tant elle se fait sentir avec une précision presque sensible, comme si, par instants, elle venait jusqu’au corps lui-même, non sous la forme d’un trouble passager, mais comme une chaleur retenue, persistante, qui ne cherche ni à se résoudre ni à s’épuiser, et qui demeure là, dans cette manière singulière d’être présent sans jamais se laisser enfermer.
Nous n’avions rien décidé, et rien n’a manqué pour autant à ce qui s’est établi. Cette absence même de décision a donné à notre lien une justesse qui ne dépend d’aucune promesse, et qui se reconnaît sans avoir besoin de se dire, comme si quelque chose, plus profond que la volonté, avait déjà trouvé sa mesure et s’y tenait avec une constance tranquille.
Il suffit que vous entriez quelque part pour que je le sache, sans même vous voir. L’espace alors se modifie légèrement — presque imperceptiblement — et pourtant sans équivoque, comme si l’air lui-même devenait plus dense, plus attentif, capable soudain de porter ce qui, en d’autres moments, lui échapperait.
Votre présence ne s’avance pas comme un geste qui s’impose. Elle se déploie avec une retenue qui n’est jamais retrait, mais tenue. Et dans cette manière d’approcher sans prendre, de demeurer sans fixer, quelque chose insiste avec une force qui ne s’épuise pas, donnant à chaque instant partagé une densité qui ne réclame ni accomplissement ni déclaration.
Alors une écoute s’installe.
Non comme une attente, mais comme une disponibilité pleine, où le moindre geste, le moindre silence, le plus léger déplacement du regard suffisent à faire apparaître ce qui ne demande qu’un consentement presque imperceptible pour se donner tout entier — et qui pourtant demeure suspendu, comme si sa vérité tenait précisément à cette réserve.
Il est des instants ainsi, si discrets qu’ils passent presque inaperçus, et qui pourtant contiennent une intensité telle qu’ils continuent de vivre au-delà d’eux-mêmes, laissant derrière eux une trace plus vive que bien des certitudes.
Comme une lumière qui ne s’impose pas, mais qui persiste.
Et c’est peut-être là que quelque chose se joue, que nous ne nommons pas.
Car cette présence qui ne se fixe pas, cette fidélité sans prise, cette continuité sans promesse — tout cela pourrait sembler fragile, presque insuffisant, si l’on cherchait à le mesurer à ce qui se voit, à ce qui se dit, à ce qui s’affirme.
Et pourtant, rien n’y manque.
Ou plutôt : rien n’y est ajouté.
Car cette dilatation du temps et de la présence, qui donne à chaque chose une profondeur nouvelle, n’est pas seulement une grâce. Elle expose. Elle rend sensible à tout ce qui pourrait advenir. Et dans cette ouverture même se tient une forme d’inquiétude légère — non pas une crainte, mais une conscience plus aiguë de ce qui est là.
Et lorsque vous n’êtes plus là, rien ne se referme.
Quelque chose continue, dans ces heures où rien ne semble se produire, et où pourtant une ligne intérieure demeure, accordée à vous sans effort, sans appel, comme si votre présence, ayant été là une fois, avait trouvé en moi un lieu où se prolonger autrement.
Ainsi nous avançons.
Non dans un lien qui se fixe, mais dans cette continuité vivante où rien ne se saisit et où rien ne se perd, comme si ce qui nous est donné appartenait à une part de l’existence où l’on reçoit sans posséder, où l’on éprouve sans enfermer, et où la fidélité ne tient pas à ce qui a été pris, mais à ce qui a été laissé intact.
Et il arrive que cette présence ainsi retenue, loin de diminuer, s’approfondisse encore — jusqu’à porter en elle une lumière plus vaste.
Non celle qui éclate et se consume,
mais celle qui dure, silencieuse,
et qui, sans se montrer, éclaire autrement tout ce qui vient.
Cyril Brun
Pour L
