Racine — ou l’amour au-delà des mots (Phèdre)

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. »

Tout commence dans cet instant qui ne se laisse pas retenir.

Le regard a suffi. Rien ne l’annonçait, rien ne le préparait ; et déjà l’âme, saisie, ne se possède plus. La parole vient, mais elle vient après. Elle suit, elle tente de rejoindre ce qui l’a précédée — et qu’elle ne rejoint jamais tout à fait.

Car ce qui s’éprouve ici ne prend pas place dans les mots.

Phèdre parle, et chaque mot porte davantage qu’il ne contient. Il ne s’ajoute pas aux autres ; il pèse, il insiste, il se tient sous une nécessité qui le dépasse. La langue n’éclaire pas ce qu’elle dit ; elle en garde la trace, comme une cendre encore chaude où l’on devine le feu.

« C’est Vénus toute entière à sa proie attachée. »

Alors la parole ne cherche plus. Elle reconnaît. Elle cède à ce qui la tient. Ce n’est plus un aveu qui se forme, mais une évidence qui s’impose, et devant laquelle il n’est pas de refuge.

Ce qui est vécu ne se déploie pas.

Il s’abat.

Et dans cet abattement même, quelque chose demeure hors d’atteinte.

D’autres, plus tard, ont tenté d’habiter ce même lieu sans le clore.

Marcel Proust en a suivi les détours, les retours, les lentes métamorphoses, laissant l’amour se transformer sous son regard comme une substance instable que rien ne fixe.

Marguerite Duras s’est tenue plus près encore de cette limite, dans une parole qui s’allège, qui s’interrompt, et qui, en s’effaçant presque, laisse paraître ce qu’elle ne peut porter.

Ainsi, à travers ces voix, une même loi se découvre — non comme une idée, mais comme une expérience qui se répète et se confirme.

L’amour ne se laisse pas contenir.

Il ne trouve pas dans la langue un lieu qui lui serait proportionné. Il la traverse, il la soulève, il la contraint à dire plus qu’elle ne peut — et cependant jamais assez. Chaque parole prononcée demeure en deçà, non parce qu’elle serait faible, mais parce qu’elle se heurte à ce qui, en elle, excède toute mesure.

C’est pourquoi l’on revient toujours.

On parle encore, on tente encore — non pour achever ce qui ne peut l’être, mais pour en approcher le foyer, pour en sentir la chaleur, pour en garder quelque chose qui ne se laisse pas retenir. Et dans ce mouvement même — dans cette fidélité à ce qui échappe — se tient peut-être une forme de vérité que la langue atteint sans jamais la posséder.

Car ce qui pourrait être entièrement dit cesserait d’être vécu.

Et ce qui demeure, au contraire, dans cet écart jamais comblé entre l’expérience et la parole, garde intacte sa puissance, sa présence, son appel — comme une profondeur ouverte où l’âme, ayant parlé, reconnaît qu’elle n’a fait qu’effleurer ce qu’elle porte.

Cyril Brun