Sganarelle, ou comment les légumes apprennent à se tenir

(Sganarelle entre en scène avec une cuillère en bois.

Il trébuche légèrement, se rattrape au bord de la table.)

SGANARELLE

Ah !… par ma bedaine !

(Il se tient le ventre.)

Voilà ce qui arrive quand on ne se méfie point du feu trop vif.

(Il renifle la casserole, recule aussitôt.)

Oh là là ! Ça crépite trop !

Et quand ça crépite trop ici…

(il désigne la poêle)

ça complote ensuite là !

(il montre son ventre)

(Le ventre gargouille. Sganarelle sursaute.)

Silence !

Je te prie, silence !

Nous sommes en compagnie honnête !

(Car il se penche, menaçant son propre corps.)

Car je vous le dis, messieurs,

je suis homme d’esprit,

mais d’entrailles susceptibles.

Prompt à parler,

lent à digérer.

Prenez ce céleri !

(Il brandit un tronçon imaginaire.)

Cru ? Il pique !

À demi cuit ? Il pique encore !

Mal cuit ? Il pique et il se venge la nuit,

quand l’homme voudrait dormir tranquille !

(Le ventre proteste. Sganarelle lève les bras au ciel.)

Vous voyez !

Il n’attend même pas la fin de la phrase !

Mais confit…

(Il s’adoucit soudain.)

Ah… confit…

Le maraud baisse la voix.

Il se rend.

Il capitule.

Il devient presque poli.

(Il goûte, ferme les yeux.)

Et le panais !

(Il recule d’un pas, méfiant.)

Ne vous fiez point à sa mine honnête.

Il a l’air doux, mais il rumine.

On le brusque, il résiste.

On le presse, il s’aigrit.

On le force, il se souvient.

(Il chuchote.)

Il faut lui parler bas.

Feu bas.

Voix basse.

Couvercle bien posé.

(Il couvre la casserole avec un soin exagéré.)

Car confire, mes amis,

ce n’est point cuire,

ce n’est point frire,

ce n’est point tourmenter à grand feu

comme un pauvre légume pris à la question !

Confire,

c’est attendre en s’impatientant,

surveiller en feignant l’indifférence,

baisser le feu précisément

au moment où l’orgueil du cuisinier

voudrait le hausser.

Moi, je couvre.

Je découvre.

Je baisse.

Je doute.

Je couvre encore.

(Le ventre se tait. Sganarelle s’arrête net.)

Ah…

(Il sourit, soulagé.)

Vous entendez ?

Plus un mot.

Voilà le miracle :

ce qui a cuit sans tapage

ne fait point tapage ensuite.

Point de lourdeur,

point de plainte,

point de discours nocturne

quand l’homme voudrait rêver en paix.

(Il se redresse, triomphant.)

Voilà pourquoi je dis —

et qu’on se moque si l’on veut —

que le feu doit être humble,

et le cuisinier plus patient que glorieux.

(Il tapote son ventre, presque affectueux.)

Car le corps, messieurs…

(le ventre gargouille légèrement)

…le corps se souvient de tout.

Et quand on l’a brusqué,

il vous le rend.

Mais quand on l’a respecté…

(Il s’incline.)

Il vous laisse enfin tranquille.

(Noir.)r**

(Sganarelle entre en scène avec une cuillère en bois.

Il trébuche légèrement, se rattrape au bord de la table.)

SGANARELLE

Ah !… par ma bedaine !

(Il se tient le ventre.)

Voilà ce qui arrive quand on ne se méfie point du feu trop vif.

(Il renifle la casserole, recule aussitôt.)

Oh là là ! Ça crépite trop !

Et quand ça crépite trop ici…

(il désigne la poêle)

ça complote ensuite là !

(il montre son ventre)

(Le ventre gargouille. Sganarelle sursaute.)

Silence !

Je te prie, silence !

Nous sommes en compagnie honnête !

(Car il se penche, menaçant son propre corps.)

Car je vous le dis, messieurs,

je suis homme d’esprit,

mais d’entrailles susceptibles.

Prompt à parler,

lent à digérer.

Prenez ce céleri !

(Il brandit un tronçon imaginaire.)

Cru ? Il pique !

À demi cuit ? Il pique encore !

Mal cuit ? Il pique et il se venge la nuit,

quand l’homme voudrait dormir tranquille !

(Le ventre proteste. Sganarelle lève les bras au ciel.)

Vous voyez !

Il n’attend même pas la fin de la phrase !

Mais confit…

(Il s’adoucit soudain.)

Ah… confit…

Le maraud baisse la voix.

Il se rend.

Il capitule.

Il devient presque poli.

(Il goûte, ferme les yeux.)

Et le panais !

(Il recule d’un pas, méfiant.)

Ne vous fiez point à sa mine honnête.

Il a l’air doux, mais il rumine.

On le brusque, il résiste.

On le presse, il s’aigrit.

On le force, il se souvient.

(Il chuchote.)

Il faut lui parler bas.

Feu bas.

Voix basse.

Couvercle bien posé.

(Il couvre la casserole avec un soin exagéré.)

Car confire, mes amis,

ce n’est point cuire,

ce n’est point frire,

ce n’est point tourmenter à grand feu

comme un pauvre légume pris à la question !

Confire,

c’est attendre en s’impatientant,

surveiller en feignant l’indifférence,

baisser le feu précisément

au moment où l’orgueil du cuisinier

voudrait le hausser.

Moi, je couvre.

Je découvre.

Je baisse.

Je doute.

Je couvre encore.

(Le ventre se tait. Sganarelle s’arrête net.)

Ah…

(Il sourit, soulagé.)

Vous entendez ?

Plus un mot.

Voilà le miracle :

ce qui a cuit sans tapage

ne fait point tapage ensuite.

Point de lourdeur,

point de plainte,

point de discours nocturne

quand l’homme voudrait rêver en paix.

(Il se redresse, triomphant.)

Voilà pourquoi je dis —

et qu’on se moque si l’on veut —

que le feu doit être humble,

et le cuisinier plus patient que glorieux.

(Il tapote son ventre, presque affectueux.)

Car le corps, messieurs…

(le ventre gargouille légèrement)

…le corps se souvient de tout.

Et quand on l’a brusqué,

il vous le rend.

Mais quand on l’a respecté…

(Il s’incline.)

Il vous laisse enfin tranquille.

(Noir.)

Cyril Brun

Voir la semaine prochaine ce que Dorine lui répond sur le cru !