On croit lire une pièce pour son intrigue. On croit s’attacher aux vers, aux tirades, aux passions. Et l’on oublie que, bien avant que le personnage ne parle, son nom a déjà travaillé pour lui.
Au XVIIᵉ siècle, le prénom n’est jamais un hasard. Il n’est pas un reflet sociologique. Il est une position dans le monde.
Le théâtre classique ne cherche pas à reproduire la vie telle qu’elle est ; il cherche à la rendre intelligible. Le nom participe de cette intelligibilité. Il précède l’action. Il en est la première mise en scène.
Molière : le prénom comme lisibilité morale
Chez Molière, le prénom annonce une manière d’être, mais surtout il s’entend par contraste.
Dans Le Misanthrope, Alceste porte dans la dureté même de ses syllabes l’intransigeance qu’il défendra. Philinte, plus souple, plus fluide, glisse déjà vers la conciliation. La querelle morale est inscrite dans la musique des noms avant de se déployer dans les vers.
Alceste / Philinte : l’angle et la courbe, la vérité nue et le monde praticable, la grandeur raide et la mesure.
Cléante, Valère, Dorante — ces jeunes premiers aux sonorités harmonieuses — appartiennent au monde policé, à l’élégance sociale, à une noblesse stylisée. Ils ne sont pas des prénoms ordinaires ; ils sont des figures.
Face à eux surgissent les noms chargés d’ironie ou de vice : Harpagon, Tartuffe.
Valère / Harpagon (L’Avare) : la jeunesse qui veut aller vers la vie face à la main qui serre et retient.
Cléante / Tartuffe (Tartuffe) : la franchise droite contre le masque, la clarté contre l’emprise.
Mais c’est peut-être dans les valets que l’on comprend le mieux le système.
Les valets : la sonorité du désordre vivant
Sganarelle.
Mascarille.
Scapin.
Ces noms ne sont ni antiques, ni nobles, ni vertueux. Ils claquent, roulent, grincent. Ils ont quelque chose de carnavalesque. Ils sont faits pour la bouche, pour la scène, pour le rire.
Le valet chez Molière est mobile, inventif, rusé. Son nom ne cherche pas la dignité ; il revendique l’énergie. Là encore, la fonction du personnage se révèle dans le duo.
Dorante / Monsieur Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme) : le nom fluide et mondain face au nom enraciné dans la bourgeoisie naïve.
Scapin / Géronte (Les Fourberies de Scapin) : la ruse bondissante face à la pesanteur paternelle.
Dom Juan / Sganarelle (Dom Juan) : la volonté souveraine face à la conscience inquiète.
Chez Molière, les prénoms ne sont pas des identités privées : ce sont des fonctions dramatiques qui ne prennent sens que l’une contre l’autre.
Racine : le prénom comme poids du mythe
Avec Jean Racine, nous quittons la comédie pour la gravité tragique.
Phèdre, Andromaque, Hermione, Oreste.
Ces noms ne sont pas inventés. Ils viennent de l’Antiquité. Ils portent déjà des siècles de récits. Le spectateur sait que le destin est lourd avant même que l’action ne commence.
Chez Racine, le prénom n’annonce pas un caractère social ; il annonce une tragédie.
Phèdre / Hippolyte (Phèdre) : la passion qui consume face à l’innocence qui se croit protégée.
Hermione / Oreste (Andromaque) : la passion qui ordonne face à la volonté qui s’égare.
Bérénice / Titus (Bérénice) : l’amour fidèle face à la raison d’État.
Britannicus / Néron (Britannicus) : la légitimité fragile face à la puissance naissante.
Chez Racine, le nom est mémoire et fatalité. Les duos ne sont pas des oppositions sociales, mais des nœuds tragiques.
Corneille : le prénom comme exigence héroïque
Avec Pierre Corneille, un troisième monde apparaît.
Rodrigue, dans Le Cid, ne se contente pas de porter un nom : il doit en être digne.
Le prénom cornélien est vertical. Il appelle la décision, le dépassement, l’honneur.
Rodrigue / Chimène : la gloire et l’amour se font face, et aucun ne peut céder sans se déchirer.
Dans Horace :
Horace / Curiace : deux vertus se confrontent, non par vice, mais parce que l’histoire exige un sacrifice.
Dans Cinna :
Auguste / Cinna : le pouvoir qui se retient face à la conspiration qui hésite.
Dans Polyeucte :
Polyeucte / Félix : la foi absolue face à l’ordre terrestre.
Chez Corneille, le prénom ne décrit pas le personnage ; il l’oblige à s’élever.
Trois visions de l’homme
À travers ces prénoms se dessinent trois anthropologies :
• Chez Molière, l’homme est un caractère inscrit dans une société et révélé par ses oppositions.
• Chez Racine, l’homme est une âme prise dans un destin qui le dépasse.
• Chez Corneille, l’homme est une volonté appelée à se dépasser.
Le nom est l’indice discret de cette vision.
Pourquoi ces prénoms n’étaient-ils pas usuels ?
Parce que le théâtre classique ne cherche pas la banalité du réel. Il cherche la stylisation et l’intelligibilité.
Un prénom ordinaire n’aurait rien annoncé.
Dorante, Alceste, Rodrigue ou Phèdre orientent déjà l’écoute.
Et surtout, ils orientent par paires.
Le théâtre classique pense en vis-à-vis.
Le prénom n’est pas une identité isolée ; il est une tension.
Au théâtre classique, le nom propre n’est pas une simple étiquette.
Il est une architecture morale condensée.
Avant même que le personnage ne parle, son prénom a déjà commencé la pièce.
Cyril Brun
