ou la vertu qu’on raille avant de la goûter
Conversation imaginaire entre Alceste et Célimène
(Célimène entre. Alceste est déjà là, calmement installé.)
CÉLIMÈNE
Ah… vous êtes debout.
Déjà.
(Elle regarde la table.)
De l’eau chaude.
Du citron.
Du sel.
Voilà qui promet une matinée joyeuse.
ALCESTE
Une matinée tranquille, surtout.
CÉLIMÈNE
Tranquille ?
Vous appelez cela vivre ?
(Elle goûte, par défi.)
Tiens…
ce n’est pas aussi cruel que je l’espérais.
ALCESTE
Le chaud réveille sans brutalité.
Le citron ouvre.
Le sel évite que le corps ne se referme.
CÉLIMÈNE
(moqueuse)
Formidable.
Votre verre a donc une stratégie.
(Elle boit encore.)
C’est agaçant…
ça descend calmement.
ALCESTE
C’est le but.
Je préfère installer la journée
que la pousser à coups de café.
CÉLIMÈNE
(regardant les œufs)
Et ceci, j’imagine,
n’est pas un caprice décoratif.
ALCESTE
Non.
Ça m’évite d’avoir faim trop tôt,
d’être nerveux à midi,
et insupportable avant le soir.
CÉLIMÈNE
(goûte)
C’est simple…
mais ça tient.
On sent que ça ne va pas réclamer son dû
toutes les heures.
ALCESTE
Quand le corps est posé,
l’esprit cesse de marchander.
CÉLIMÈNE
(le regarde, piquante)
Voilà donc pourquoi
vous êtes aujourd’hui fréquentable avant onze heures.
Je m’en étonnais.
ALCESTE
Je fais seulement en sorte
que la journée ne se venge pas plus tard.
CÉLIMÈNE
Quelle audace !
Commencer par se faciliter la vie.
(Elle boit encore une gorgée.)
Je ne dirai pas que j’adopte.
Mais je reconnais ceci :
je me sens déjà moins pressée…
et c’est profondément suspect.
ALCESTE
Je n’ai jamais demandé qu’on imite.
Je commence par me simplifier la journée.
CÉLIMÈNE
(se levant)
Rassurez-vous.
Je resterai frivole.
Mais si votre étrange petit déjeuner
m’évite de me plaindre ce soir…
(sourire)
…je ferai semblant de ne rien comprendre.
(Elle sort.
Alceste continue.
La table reste.
Le matin est gagné.)
Cyril Brun
