Conversation imaginaire
(La scène est dans la chambre.
Monsieur Jourdain, en robe de chambre.
Une chandelle éclaire mal.
La Servante est là.)
MONSIEUR JOURDAIN
Quelle heure est-il donc ?
LA SERVANTE
Il est plus d’une heure après minuit, Monsieur.
MONSIEUR JOURDAIN
Minuit passé !
Voilà qui est fort honnête.
Je ne m’en serais point douté.
LA SERVANTE
Monsieur parlait encore tout à l’heure.
MONSIEUR JOURDAIN
Oui, certes.
La compagnie était belle,
les propos relevés,
et l’esprit fort en train.
Quand on se sent dispos,
on ne regarde point l’heure.
(Il bâille, se reprend.)
LA SERVANTE
Monsieur bâille pourtant.
MONSIEUR JOURDAIN
Ce n’est rien.
C’est le plaisir qui se retire.
LA SERVANTE
Ou la fatigue qui se montre.
MONSIEUR JOURDAIN
Fatigue ?
Je ne me sens point fatigué.
Je me sens…
plein.
(Il marche.)
Plein d’idées,
plein de pensées,
plein de ce que j’ai dit
et de ce que j’aurais pu dire encore.
Dormir maintenant
serait rompre cet élan.
LA SERVANTE
Et pourtant, Monsieur a la voix plus rauque,
le regard plus sec,
et le pas moins assuré.
MONSIEUR JOURDAIN
Bagatelles !
C’est la chaleur de la conversation.
(L’horloge sonne.)
MONSIEUR JOURDAIN
Quelle importune machine !
Toujours à rappeler le temps
quand on ne lui a rien demandé.
LA SERVANTE
Le corps, Monsieur,
fait de même.
MONSIEUR JOURDAIN
Le corps !
Toujours ce rabat-joie.
Je suis maître de moi,
et je dormirai quand bon me semblera.
(Il s’assied, puis se relève.)
LA SERVANTE
Le sommeil n’obéit point, Monsieur.
Il vient quand on lui fait place,
et se retire quand on le presse.
MONSIEUR JOURDAIN
Je me suis pourtant couché de bonne heure.
LA SERVANTE
De bonne heure pour l’horloge,
mais point pour le corps.
Monsieur a mangé tard,
parlé tard,
bu tard,
et pensé tard.
Le corps n’a point su
qu’il fallait se retirer.
MONSIEUR JOURDAIN
Je me sentais encore vif !
LA SERVANTE
C’est là l’erreur ordinaire.
Quand on se croit encore vif,
le corps, lui,
commence à se défaire.
(Monsieur Jourdain se masse la nuque.)
MONSIEUR JOURDAIN
Il est vrai que j’ai la tête lourde
et les yeux qui piquent.
LA SERVANTE
Ce n’est point encore le sommeil, Monsieur.
C’est ce qui vient quand on l’a manqué.
MONSIEUR JOURDAIN
Et que fallait-il donc faire ?
LA SERVANTE
Peu de chose.
Finir la soirée
avant d’être fini soi-même.
Parler moins tard,
boire sans excès,
manger sans lourdeur.
Quand la tête commence à briller trop,
c’est qu’il faut se retirer.
MONSIEUR JOURDAIN
Et maintenant ?
LA SERVANTE
Maintenant,
il faut apaiser.
Un peu d’eau,
du calme,
point de discours.
Se coucher sans vouloir gagner la nuit.
(Elle s’approche de la chandelle.)
MONSIEUR JOURDAIN
Ainsi donc,
j’ai cru vivre davantage…
LA SERVANTE
…et vous n’avez fait que déplacer la fatigue.
(Elle souffle la chandelle.)
MONSIEUR JOURDAIN (dans l’obscurité)
Le sommeil est donc chose délicate.
LA SERVANTE
Oui, Monsieur.
Il aime qu’on l’invite tôt
et qu’on ne le commande jamais.
(Rideau.)
Cyril Brun
