Pastiche libre à la manière de Cyrano de Bergerac
(À dire verre posé, moustache altière, œil vif,
comme on confesse en souriant ce qu’on sait déjà.)
Boire n’est point péché, Messieurs,
Que le diable m’emporte si je mens !
Le vin est franc, le vin est cœur,
Et l’homme qui le goûte n’est pas ivrogne pour autant.
Je hais les faux dévots, les mines austères,
Qui prêchent l’eau claire en cachette de leurs verres ;
Le vin est noble, et qui le sert
N’en sort point damné s’il le fait à découvert.
Mais — car il est des vérités qu’il faut dire droit —
Le corps, lui, Messieurs, n’est pas poète.
Il tient ses comptes sans éclat, sans voix,
Et note en silence ce que l’esprit fait la fête.
Car l’alcool, voyez-vous, n’est point un camarade :
C’est un hôte galant, mais d’une rare ingratitude.
Il couche chez vous avec grande bravade,
Et laisse au matin la besogne et la lassitude.
Il dit au foie :
« Travaille, vaillant laquais ! »
Il dit aux nerfs :
« Donne-moi ta douceur. »
Il dit au sommeil :
« Passe ton chemin. »
Et salue l’aurore en vous laissant la sueur.
Ne croyez point, naïfs, que l’ivresse fasse la faute :
Bien souvent la dette se noue sans éclat.
Un verre ici, un autre qu’on n’ôte,
Et déjà le corps murmure :
« Monsieur, il faudra payer cela. »
Car le vin vous prend, sans fracas ni violence :
• l’eau qui tient la chair fraîche,
• le sel qui apaise les mouvements,
• la douceur qui calme le ventre et l’âme,
• et un morceau de nuit profonde.
Il ne vole point — non, Messieurs —
Il emprunte.
Mais rend toujours trop tard.
Faut-il donc renoncer au vin,
Devenir ermite ou pisse-froid ?
Que nenni !
Il faut boire en homme d’esprit, non en étourdi.
Préparer, d’abord, comme on prépare un duel :
Jamais à jeun, jamais le ventre nu.
Qu’on mange, qu’on graisse, qu’on s’assure,
Et le vin passera sans rompre la vertu.
Accompagner, ensuite, avec jugement :
À chaque verre levé, qu’un autre d’eau s’incline.
Du pain, du sel, de la matière,
Pour que la liesse demeure fine.
Réparer, enfin, sans honte ni grimace :
De l’eau, du calme, un manger doux.
Le soir même, avant que la nuit ne fasse
De vos excès un procès trop courroucé.
Et le lendemain — point de fouet, point d’orgueil —
Mais du chaud, du lent, du nourri.
Un bouillon clair, un pas tranquille,
Et la dette se dissout sans cri.
Ainsi, Messieurs, buvons avec panache,
Mais sans oublier notre chair.
Le vin aime l’esprit qui ne se cache,
Et respecte l’homme qui sait s’en faire frère.
Souvenez-vous donc, en levant le verre :
Ce n’est pas le vin qui est cruel,
mais l’oubli du corps, qui, lui, ne pardonne guère.
Cyril Brun
