Il est des noms qui, à eux seuls, éveillent des images si puissantes qu’ils semblent précéder toute connaissance, comme si le rêve avait devancé l’histoire. La route de la soie appartient à ces évocations qui nous séduisent avant même que nous ne cherchions à les comprendre.
La route de la soie, longtemps perçue comme un mythe exotique, est en réalité un réseau complexe d’échanges anciens, aujourd’hui réinvesti par la Chine contemporaine dans sa stratégie géopolitique.
Sa simple évocation déploie en nous le rêve. Les épices, lointaines pourtant, embaument nos narines, la soie luxueuse chatoie nos corps à la pudeur tout juste masquée, l’exotisme nimbe notre esprit si tôt ce nom à peine susurré à notre volupté. Car ce sont bien nos sens les plus subtils qui sont aguichés à la simple évocation de la route de la soie.
Pourtant, au-delà du rêve qui n’a rien à envier aux Mille et Une Nuits, la route de la soie, pour les Occidentaux, demeure un lointain imaginaire obscur que chacun recompose à l’envie. Bien peu savent qu’il faut attendre le second XXe siècle, et plus encore le troisième millénaire naissant, pour que cette route de la soie, désormais connue comme NRS, soit une réalité aux contours variables, mais systémique. Si l’oligarchie chinoise de Xi Jinping entend naviguer à pleines eaux sur l’image de la route de la soie en qualifiant sa reconquête économique et impérialiste de Nouvelle route de la soie (NRS), elle est la première à réellement envisager la construction organique d’une route de la soie, même si le secret le mieux gardé de la Chine antique pèse bien peu dans l’actuelle dynamique de la NRS.
Si cela n’enlève rien au rêve et à l’imaginaire qu’elle véhicule, l’idée de route de la soie est une invention du XIXe siècle. Une invention fortuite du reste, car l’auteur de l’expression, le géographe allemand Paul Wilhelm von Richthofen, n’imaginait pas un instant que le titre de l’ouvrage relatant ses travaux d’exploration sur les routes du Turkestan chinois et du désert du Taklamakan, paru en 1877, aurait une telle postérité. C’était sans compter sur cette vague de fond qui avait mis, depuis quelques décennies, l’exotisme en vogue en Europe (voir à ce sujet notre article et notre émission).
La réalité est bien plus prosaïque et fastidieuse à prendre corps dans l’Histoire. Il n’existe pas une route de la soie, mais des routes commerciales qui se croisent, se complètent en réseaux plus ou moins denses, plus ou moins constants, portant des flux non moins irréguliers et tributaires de conditions politiques, militaires, diplomatiques et commerciales toujours conjoncturelles. Avant la fin du XXe siècle, il n’existe aucune politique volontaire et consciente d’ouvrir ou d’entretenir une route de la soie. Bien au contraire, longtemps la Chine gardait jalousement son secret de fabrication et utilisait le précieux tissu comme présent diplomatique ou tribut. « La route de la soie n’est finalement qu’un réseau dense de connexions marchandes entre des relais, des caravansérails, des villes, mais dont les noms font toujours rêver » (Sophie Rochefort-Guillouet – voir référence en bas d’article).
Pour autant, il est bien une réalité. Toutes ces routes, qu’elles fussent pérennes ou temporaires, convergent vers la Chine ou en partent. Rien de plus normal pour le pays qui, le premier, découvrit le secret de tisser ces cocons en somptueuses étoffes. L’assimilation entre le pays et le tissu est si forte que les Romains donnèrent à ce pays lointain et inconnu le nom même de pays de la soie. En grec comme en latin, la racine ser a évolué en Chine.
Tout commence par une tasse de thé.
Au troisième millénaire avant notre ère, l’épouse de l’empereur Huangdi, assise à l’ombre d’un mûrier, prend paisiblement son thé quand un cocon tombe dans sa tasse chaude, déliant ainsi le fil délicat. De là, l’idée de le tisser lui serait venue. La sériculture était née. Mais les empereurs gardaient jalousement le secret d’une arme économique et diplomatique redoutable, tant l’étoffe unique en son genre émerveillait qui la voyait. L’importance de la soie est telle en Chine que divulguer le secret est puni de mort. Mais il s’en éventa une première fois, au premier siècle de notre ère, à l’occasion du mariage d’une fille de l’empereur avec le roi de Khotan (Taklamakan). Par peur de se retrouver dans un état primitif et miteux, elle cacha dans sa chevelure des cocons qu’elle emporta avec elle.
À Rome, où l’engouement soyeux déchaînait les passions jusqu’à mettre en péril l’économie de l’Empire, le secret fut rapporté tardivement, en 552, quand l’empereur Justinien envoya des moines pèlerins qui revinrent avec des vers cachés dans leurs bâtons. Jusque-là, les Romains pensaient la soie faite à partir de feuilles de mûrier.
Un présent précieux et convoité, un commerce florissant
En Chine, la soie a une importance telle qu’on paie les taxes et les impôts en mesures de soie. Les salaires des hauts fonctionnaires sont ainsi versés et les empereurs envoient des rouleaux de soie aux vassaux et aux tributaires puis, sous les Ming, ce sera un présent diplomatique impérial.
Ainsi, la soie devient un produit de luxe très convoité et son commerce se développe de Chang’an à Kashgar comme un collier de perles aux noms qui font rêver : Samarcande, Merv, Damas, Antioche, Constantinople. Les voies maritimes ne sont pas en reste et mettent en relation la Chine avec l’Égypte, l’Inde, Palmyre, le golfe Persique. Loin d’être le seul produit à transiter sur ces routes, la soie voyage avec, ou en retour vers l’Europe, du poivre, du jasmin, du safran, des épinards d’Inde, des pêches et des abricots de Perse.
Les routes, car ce sont bien des routes et non une route, sont interconnectées et charrient tout autant de la soie que des épices. D’ailleurs, elles partent de divers points de Chine pour s’épanouir dans toute l’Asie. Cependant, ces routes, à l’intérieur de la Chine unifiée, commencent à fonctionner comme un réseau intégré à partir du premier siècle avant notre ère.
Les échanges se font d’est en ouest et réciproquement. Vers la Chine affluent or, ivoire, métaux et verre, tandis que la Chine exporte soie, céramique, jade, bronze, laque, fer, porcelaine et épices. Les échanges avec la Perse s’intensifient ainsi qu’avec l’Europe, qui découvre au Moyen Âge le papier, la poudre, l’astrolabe ou encore la boussole.
Les rapports de Rome avec la Chine sont intéressants. Ils sont tout autant mythiques qu’économiques, mais jamais militaires, l’Empire parthe ayant toujours fait obstacle à l’avancée des légions romaines. La Chine, comme Rome, se considèrent comme les pendants l’un de l’autre de part et d’autre de l’Empire parthe, mais ne se connaissent pas. Leurs rapports sont rares. Pour les Romains, la Chine est un lieu oriental exotique. Il est aussi, par la soie, un risque de fuite des capitaux et de ruine morale, tant cette étoffe transparente semble impudique.
Avec les progrès de la navigation, les Européens, en premier lieu les Portugais, ouvriront de nouvelles voies. La Chine sera moins mythique et ses divisions internes ouvriront la porte aux grandes entreprises européennes, les fameuses compagnies des XVIIIe et XIXe siècles qui profiteront de la frilosité isolationniste de l’ère Ming pour s’installer durablement en Chine. L’âge d’or des routes traditionnelles qu’empruntaient soie et épices est désormais révolu.
La Nouvelle route de la soie ou quand la Chine s’éveille
La Chine est dominée, humiliée, pillée même par les Occidentaux avant d’être reprise en main par le Grand Timonier. Mais depuis quelques décennies, la Chine qui s’est reconstruite a de nouvelles ambitions. Outre faire oublier ce passé humiliant, elle a une revanche à prendre sur l’Histoire et sur l’Occident. Une vaste opération de séduction s’est peu à peu mise en place, faisant le lit de l’impérialisme économique du régime de Pékin, de plus en plus investi, à l’extérieur de ses frontières, dans le libéralisme et sachant en tirer profit. Mais les nombreux investissements, le développement économique et les importations nécessaires ont rendu la Chine dépendante de l’extérieur.
Une nouvelle politique s’impose alors, celle de tous les empires : garantir son indépendance en dominant l’extérieur ou, à défaut, en le contrôlant. Tel est l’enjeu des travaux, pour le moins pharaoniques, de la nouvelle route de la soie, auxquels, depuis 2013, Xi Jinping a donné un coup d’accélérateur phénoménal, avec l’ambition non cachée de passer de la seconde puissance mondiale à la première pour 2049, année centenaire du régime communiste.
En un mot… la Chine s’est éveillée.
Compte rendu des conférences de Madame Sophie Rochefort-Guillouet et de Monsieur René Genevois à l’Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Rouen du 15 janvier 2021 – Précis de l’Académie 2020/21, p. 159 sq.
