Ésaü, l’éloge de la lentille

ou de la nourriture qui tient l’homme sur la route


(Le soir tombe sur les tentes.

Le feu est bas.

Le vent passe.)

ÉSAÜ

Je revenais des champs,

loin des tentes de mon père.

Le soleil m’avait suivi longtemps,

et la poussière s’était attachée à mes pas.

J’étais fils d’Isaac,

frère de Jacob,

homme des chemins et des bêtes.

J’avais marché,

j’avais veillé,

j’avais porté le jour jusqu’à son terme.


La faim était en moi,

non comme un désir,

mais comme un affaissement.

Mon corps était encore debout,

mais mes forces s’étaient retirées.


Je vis la tente,

je sentis le feu,

et l’odeur d’un plat simple monta vers moi.

Ce n’était ni chair rôtie,

ni pain levé,

mais un plat de lentilles,

longuement cuites,

patientes comme la terre.


Je mangeai,

assis près du feu.

Et la chaleur entra en moi,

non d’un coup,

mais comme la nuit qui descend.


Les lentilles ne me rendirent pas léger,

elles me rendirent stable.

Elles ne me donnèrent pas l’élan,

elles me donnèrent l’assise.


Mon ventre se posa,

et mon souffle s’allongea.

Ce qui était pressé en moi se calma,

ce qui était dispersé se rassembla.


Les lentilles nourrissent sans exciter,

elles avancent lentement dans l’homme.

Elles tiennent la chair

sans enflammer le sang.

Elles portent le corps

sans le contraindre.


Elles donnent de quoi durer sur la route,

de quoi attendre sans colère,

de quoi veiller sans s’épuiser.


Elles ne font pas lever l’orgueil,

elles ne font pas monter la violence.

Elles rendent l’homme à sa mesure,

ni plus grand,

ni plus faible.


Je sentis mes forces revenir,

non comme une tempête,

mais comme une continuité retrouvée.


Il est des nourritures

qui ne promettent rien,

mais qui soutiennent longtemps.

Elles ne donnent pas la gloire,

mais elles donnent le temps.


Et l’homme qui a le temps

peut attendre la nuit,

sous la tente de ses pères,

sans crainte.


Cyril Brun