Manquons-nous vraiment de volonté ? Ou avons-nous perdu le sens du bien

Introduction : une crise de la volonté ?

Lorsqu’on parle aujourd’hui de volonté, on pense presque immédiatement à une capacité psychologique : la faculté de se forcer, de résister à la facilité ou de maintenir un effort dans la durée. La volonté serait une sorte de force intérieure dont certains disposeraient davantage que d’autres.

Mais si l’on veut comprendre ce qu’est réellement la volonté, il faut commencer autrement. Avant même d’examiner la manière dont elle agit, il est nécessaire de s’arrêter sur le mot lui-même.


L’étymologie de la volonté

Le mot volonté provient du latin voluntas, lui-même issu du verbe velle, qui signifie vouloir.

Mais ce vouloir n’est pas un simple effort. Dans la pensée classique, vouloir signifie se porter vers un bien auquel on adhère.

Le vouloir n’est donc pas d’abord une contrainte exercée sur soi-même. Il est l’acte par lequel une personne s’attache à ce qu’elle reconnaît comme bon.

Cette observation conduit immédiatement à une question.

Si la volonté consiste à se porter vers un bien, comment ce mouvement commence-t-il réellement ?

Qu’est-ce qui met en marche la dynamique du vouloir ?


Désir, aimer, choisir

Dans la vie ordinaire, ces mots semblent souvent interchangeables. Pourtant, ils renvoient à des moments différents de la vie intérieure.

Le désir apparaît généralement en premier. Il exprime une tension vers quelque chose qui manque.

Aimer signifie reconnaître la valeur d’un bien et s’y attacher.

Choisir consiste à déterminer un chemin concret vers ce bien.

La volonté, quant à elle, ne se confond avec aucun de ces mouvements. Elle constitue le moment où la personne adhère intérieurement au bien reconnu et décide de s’y orienter.

Autrement dit, la volonté intervient dans une dynamique déjà engagée.


Ce que les Grecs avaient déjà compris

La tradition grecque distingue plusieurs termes pour décrire les mouvements de l’âme.

Le mot orexis désigne la tendance générale de l’âme vers ce qui lui apparaît désirable.

À l’intérieur de cet élan apparaissent plusieurs formes de mouvement.

Epithumia désigne le désir sensible, spontané.

Boulêsis désigne l’orientation vers un bien reconnu par la raison.

Enfin, thelêsis désigne la volonté proprement dite : la faculté par laquelle la personne s’attache librement au bien reconnu.

Ces distinctions montrent que la volonté n’est pas le point de départ du mouvement humain.


Désir et biens désirés

Pour comprendre cette dynamique, il faut s’arrêter sur la nature du désir.

Le mot désir provient du latin desiderare, lié au mot sidus, l’étoile. Il désignait à l’origine le regret de l’étoile disparue.

Le désir exprime donc l’expérience d’un manque.

Mais il faut distinguer deux choses :

  • le désir lui-même
  • les biens auxquels ce désir s’attache.

Le désir constitue une structure intérieure stable.

Ce qui se multiplie, ce sont les objets que l’on imagine capables d’y répondre.


Plaisir et plaisirs

Le mot plaisir provient du latin placere, qui signifie plaire.

Le plaisir correspond à une satisfaction ressentie lorsqu’une faculté rencontre ce qui lui convient.

Mais cette satisfaction peut prendre des formes très diverses :

  • plaisirs sensibles
  • plaisirs intellectuels
  • plaisirs sociaux.

La multiplication des plaisirs ne signifie donc pas nécessairement que le désir profond de la personne soit réellement comblé.


Le manque et le vide

La dynamique du désir suppose toujours une expérience de manque.

Mais il faut distinguer deux situations.

Le manque correspond à l’absence d’un bien identifiable.

Le vide correspond à une absence indéterminée.

Lorsque le manque est identifié, l’action peut s’orienter.

Face au vide, l’action se disperse.


Les deux moteurs du mouvement humain

Le mouvement humain peut naître de deux impulsions.

L’attrait du bien.

Ou la douleur du manque.

Mais le désir ne suffit pas à lui seul pour orienter l’action. Une autre faculté intervient : l’intelligence.


Intelligence et délibération

Face au bien désiré, l’intelligence se pose une question décisive :

ce bien est-il réellement bon pour moi ?

Cette question introduit un moment essentiel : la délibération.

Elle consiste à examiner les moyens permettant d’atteindre le bien.


L’acte de la volonté

La volonté constitue l’acte par lequel la personne adhère au bien reconnu par l’intelligence.

Elle ne crée pas le désir.

Elle ne définit pas non plus le bien.

Mais elle s’attache à ce bien et met toute la personne en mouvement.


Le rôle des passions

Les passions ne sont pas des ennemies de la volonté.

Elles en sont les forces motrices.

Amour, désir et joie accompagnent la recherche et la possession du bien.

Face aux biens difficiles apparaissent :

  • l’espérance
  • la crainte
  • l’audace.

Ces passions constituent les forces de combat de l’âme.


Les passions de rejet

L’action humaine comprend aussi des mouvements de rejet.

Aversion et haine apparaissent lorsque quelque chose est perçu comme nuisible.

Ces passions jouent un rôle de protection, mais elles peuvent devenir destructrices si le jugement est erroné.


L’envie et la jalousie

Dans les relations humaines apparaissent des passions de comparaison.

L’émulation peut stimuler.

Mais l’envie apparaît lorsque le bien d’autrui est vécu comme une diminution de soi.

La jalousie exprime la crainte de perdre un bien auquel on tient.


Quand le mouvement se bloque

La mécanique décrite fonctionne lorsque le bien poursuivi correspond réellement au manque ressenti.

Mais lorsque le bien recherché n’est qu’une compensation, la dynamique se dérègle.

Les plaisirs se multiplient.

Le désir se disperse.

Et la volonté semble s’affaiblir.

Ce n’est pas nécessairement la volonté qui manque.

C’est le bien poursuivi qui ne répond pas au désir profond.


Les vertus stabilisent la volonté

La tradition classique parle alors des vertus.

Le mot vertu vient du latin virtus, dérivé de vir, l’homme accompli.

Les vertus stabilisent l’action humaine.

Les quatre vertus cardinales sont :

  • la prudence
  • la justice
  • la force
  • la tempérance.

Elles permettent à la volonté de rester fidèle au bien reconnu.


Plaisir, joie et bonheur

Il faut enfin distinguer trois réalités :

Le plaisir : satisfaction immédiate.

La joie : possession d’un bien reconnu comme bon.

Le bonheur : orientation globale de la vie vers un bien capable d’accomplir pleinement la personne.


Pourquoi notre époque doute de la volonté

Dans la vie contemporaine, beaucoup de personnes ont l’impression de manquer de volonté.

Mais lorsqu’on examine leur situation, le problème n’est souvent pas l’effort demandé.

Le problème est le sens de cet effort.

Lorsqu’une personne découvre un bien qui lui apparaît réellement digne d’être poursuivi, l’énergie réapparaît.


Conclusion

La volonté humaine disparaît rarement.

Elle peut se disperser ou se fatiguer. Mais cette fatigue provient souvent d’une autre cause.

Lorsque le bien poursuivi devient incertain, la volonté perd sa lumière.

L’énergie demeure, mais elle ne trouve plus sa direction.

La difficulté majeure de notre époque n’est peut-être pas d’abord une faiblesse de la volonté.

Elle pourrait être plus profonde : une difficulté croissante à reconnaître les biens capables d’ordonner durablement une vie humaine.

La question essentielle ne serait alors pas simplement de renforcer la volonté.

Elle serait de retrouver les biens qui rendent la vie digne d’être voulue.

Cyril Brun