Les Souffrances du jeune Werther —

Goethe, ou quand le sentiment devient absolu

Je suis si heureux, mon ami, si absorbé dans le sentiment de mon existence tranquille, que mon art en souffre. Je ne pourrais pas dessiner maintenant, pas même un trait, et cependant je n’ai jamais été plus grand peintre qu’en ce moment.

Ce livre paraît en 1774. Johann Wolfgang von Goethe est jeune, et pourtant il écrit déjà comme quelqu’un qui a vu ce que peut devenir une âme livrée sans médiation à sa propre intensité. Les Souffrances du jeune Werther n’est pas un roman au sens classique ; c’est une confession par lettres, un long monologue intérieur adressé à un ami presque effacé, Wilhelm, qui sert moins d’interlocuteur que de prétexte à l’aveu.

Werther ne raconte pas une histoire : il se raconte en train de sentir. Et ce qu’il sent, il le sent absolument. L’amour, la nature, la joie, la douleur — tout est vécu sans filtre, sans distance, sans ironie possible. Là où Marivaux observe l’instant où l’âme hésite encore, Werther se situe après l’hésitation. Il ne résiste pas. Il consent à tout ce qui l’envahit.

Cette phrase est capitale. Werther y dit quelque chose de très dangereux, mais aussi de très séduisant : il se sent pleinement vivant, et cette plénitude même rend toute œuvre extérieure presque superflue. Pourquoi créer, pourquoi mettre en forme, quand l’existence elle-même semble devenir œuvre ? Il y a là une tentation immense : celle de croire que sentir intensément suffit à justifier une vie.

Goethe touche ici à une vérité vertigineuse. Werther est sincère. Il n’est ni calculateur ni menteur. Il vit dans une transparence totale à lui-même. Mais cette transparence n’est pas une sagesse : elle est une exposition sans protection. Rien ne vient amortir le choc des sentiments. Rien ne vient transformer l’expérience en forme, la passion en parole tenue, la douleur en distance.

Contrairement à Racine, où la conscience juge, et à Marivaux, où la parole retarde, chez Werther la conscience s’abandonne. Elle ne met plus de limites. Le moi devient le centre du monde, non par orgueil, mais par excès de sincérité. Tout est rapporté à l’intensité intérieure, et ce qui n’est pas à la hauteur de cette intensité paraît fade, inutile, presque insupportable.

C’est pourquoi Werther est un livre profondément ambigu. Il a bouleversé une génération entière, parce qu’il donnait enfin droit de cité à la souffrance intime, à la singularité du sentiment, à la dignité de l’émotion. Mais Goethe lui-même, plus tard, regardera ce livre avec une certaine inquiétude. Il avait compris, en l’écrivant, jusqu’où pouvait mener une âme qui ne sait plus se retenir d’elle-même.

Werther ne manque pas de vérité.

Il manque de limite.

Et c’est là, peut-être, que se joue toute la leçon du livre.

Lire Werther aujourd’hui, lentement, ce n’est pas apprendre à se plaindre, ni à exalter la souffrance. C’est apprendre à reconnaître cette tentation très moderne : confondre la profondeur avec l’intensité, la sincérité avec l’absolu, la vie intérieure avec un droit sans mesure.

Goethe n’accuse pas Werther. Il le laisse aller jusqu’au bout. Et c’est précisément ce silence, cette absence de morale explicite, qui rend le livre si troublant. Le lecteur est obligé de faire lui-même le chemin, de sentir l’élan, puis l’épuisement, puis le vertige.

Après Marivaux, Werther apparaît comme son envers tragique :

là où l’un montre l’âme qui se protège trop,

l’autre montre l’âme qui ne se protège plus du tout.

Et entre les deux se dessine une question essentielle, qui traverse toute notre lecture suivie :

comment habiter pleinement sa vie intérieure sans s’y perdre ?

Cyril Brun