I.
Philinte
ou du sommeil qui vient sans qu’on y pense
(Fin de soirée. Salon calme. Philinte seul. Une bougie presque éteinte.)
—
PHILINTE
Il se fait tard.
(Il regarde la flamme.)
Non point trop tard,
mais assez.
La conversation fut plaisante,
le vin honnête,
les propos point trop longs.
Il n’est nul besoin
d’aller jusqu’au bout de la nuit
pour en goûter la saveur.
—
(Il se lève, pose son verre.)
—
Quand l’esprit commence à se répéter,
je m’en vais.
Ce n’est point fatigue,
c’est reconnaissance.
—
(Il bâille légèrement, sans honte.)
—
Le sommeil n’est pas une fuite.
C’est un accord.
Je ne le retiens point,
je ne le chasse point non plus.
Je me retire,
et il fait le reste.
—
(Il souffle la bougie.)
—
Il est des gens qui parlent du repos.
Moi, je le pratique.
—
(Noir.)
II.
Dorante
ou de celui qui a appris à dormir
(Même nuit. Autre lieu. Dorante, encore vêtu, assis lourdement.)
—
DORANTE
Quelle heure est-il donc ?
—
(Il cherche à se lever, puis se rassoit.)
—
Ah…
voilà qui est fâcheux.
Je me sens encore plein de paroles,
mais le corps, lui,
n’écoute plus.
—
(Il se frotte les tempes.)
—
J’ai connu ce feu-là.
Je l’ai servi longtemps.
On croit qu’en veillant plus,
on vit davantage.
On ne fait que repousser
ce qui réclamera son dû.
—
(Il boit une gorgée d’eau.)
—
Le sommeil n’est point venu quand je l’appelais.
Il vient maintenant,
sans me demander mon avis.
—
(Il sourit faiblement.)
—
Il faut dire vrai :
j’ai trop parlé,
trop trinqué,
trop brillé.
Et voici que le corps,
sans colère,
me ferme doucement la porte.
—
(Il enlève sa veste.)
—
Ce n’est pas une défaite.
C’est une leçon tardive.
—
(Il s’allonge.)
—
Il est plus élégant
de s’endormir avant d’être défait.
Je l’apprends ce soir.
—
(Noir.)
Ce diptyque ne donne pas une morale.
Il met en scène deux rapports au temps,
deux manières d’habiter la soirée,
deux élégances — l’une anticipée, l’autre apprise.
Pastiche de Cyril Brun
