Du côté de chez Swann est le premier volume de ce vaste ensemble que Marcel Proust intitula À la recherche du temps perdu. Il n’est pas seulement une entrée dans l’œuvre ; il en contient déjà, comme en réserve, tous les mouvements essentiels. On y apprend très vite que l’on ne lira pas ce livre comme on lit un roman ordinaire. Rien n’y est pressé. Rien n’y est donné d’emblée. Il faut accepter d’y entrer comme on entre dans une mémoire — avec lenteur, avec hésitation, parfois même avec une légère résistance intérieure.
Proust n’écrit pas pour raconter sa vie, encore moins pour la magnifier. Il écrit parce qu’il a compris, tardivement, que la vie ne se livre jamais au moment où elle se vit. Ce que nous appelons le bonheur, l’enfance, l’amour, la douceur d’un lieu ou d’une heure, tout cela passe devant nous sans se laisser saisir. Nous croyons vivre, et nous ne faisons souvent que traverser. La compréhension vient après — quand tout est déjà loin.
Lorsqu’il écrit que les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus, il ne formule pas une pensée brillante destinée à être citée. Il met des mots sur une expérience intime et presque universelle : celle de découvrir, trop tard, la valeur de ce que l’on a habité sans le savoir. Le paradis, chez Proust, n’est jamais un lieu idéal. C’est un lieu ordinaire devenu inaccessible. C’est une chambre d’enfance, une promenade, une voix, une lumière sur un mur — toutes choses qui n’avaient rien d’exceptionnel tant qu’elles étaient là, et qui deviennent infiniment précieuses dès qu’elles ne le sont plus.
Ce qui est bouleversant, c’est que cette perte n’est pas définitive au sens où l’on pourrait le croire. Le temps, certes, ne revient pas. Mais il arrive que, par surprise, sans que la volonté y soit pour rien, une sensation ouvre soudain une brèche. Alors le passé, que l’on croyait aboli, se lève tout entier, non comme un souvenir affadi, mais comme une présence intacte. Ce n’est plus une image : c’est une reviviscence. Le temps n’est pas annulé, il est retrouvé autrement.
Proust nous apprend ainsi une chose décisive : la vie véritable ne coïncide presque jamais avec l’instant présent. Elle se révèle dans un second temps, lorsque la mémoire, affranchie de l’utilité immédiate, peut enfin accueillir ce qui fut. L’écriture devient alors non pas un refuge, mais un instrument de vérité. Elle permet à l’âme de reconnaître ce qu’elle a vécu sans le savoir.
Lire Proust, lentement, c’est consentir à cette loi douce et cruelle à la fois : nous ne comprenons notre vie qu’après coup, et parfois bien après. Mais ce retard n’est pas une défaite. Il est la condition même de la profondeur. Ce que le temps nous a retiré, il nous le rend, autrement, dans une forme plus intérieure, plus grave, plus juste.
Proust ne promet pas le retour du passé. Il offre quelque chose de plus fragile et de plus exigeant : la possibilité, un jour, de reconnaître enfin ce qui, longtemps, avait vécu en nous sans que nous sachions lui donner un nom.
Cyril Brun
Nous sommes là au contrepoint du texte sur la contempaltion du quotidien publié hier
