Il y a dans notre époque une plainte sourde et continue, que l’on entend partout sans plus l’écouter. Elle ne crie pas ; elle soupire. Elle dit que le temps manque, que les jours passent trop vite, que les vies s’épuisent avant même d’avoir commencé. Et cette plainte est devenue si familière qu’elle ne scandalise plus personne. Elle accompagne nos gestes comme une musique de fond, triste et monotone, à laquelle nous avons fini par nous accoutumer.
Pourtant, ce n’est pas une plainte légère.
C’est le signe d’un dérèglement profond.
Car ce n’est pas le temps qui s’est raréfié. C’est notre rapport à lui qui s’est brisé. Le temps demeure ce qu’il a toujours été : indifférent, continu, impassible. Mais nous ne savons plus y tenir. Nous le traversons comme on fuit un lieu devenu inhabitable. Nous nous hâtons, non pour atteindre quelque chose, mais pour échapper à une inquiétude diffuse, presque honteuse, que nous ne savons plus nommer.
Il y a là une fatigue nouvelle, plus grave que celle du travail ou de l’effort. Ce n’est pas la lassitude de celui qui a trop donné, mais l’épuisement de celui qui n’a jamais pu se former. On agit sans cesse, on s’emploie, on se mobilise, on répond ; et cependant, rien ne se fixe. Les jours s’enchaînent sans faire une durée, les années passent sans devenir une vie. On vieillit avant d’avoir mûri.
J’ai longtemps cru que cette fatigue venait de l’excès. Je crois aujourd’hui qu’elle vient du vide. Non d’un vide d’occupations, mais d’un vide de devenir. Nous faisons beaucoup, mais nous devenons peu. Nous courons, mais nous ne savons plus vers quoi. Et cette course sans direction use davantage que l’effort le plus rude.
Il fut un temps — et ce temps n’est pas un mythe — où l’on savait que l’homme ne se fait pas d’un seul jet. On acceptait la lenteur comme une loi, l’attente comme une épreuve, la reprise comme une sagesse. Le temps n’était pas un ennemi à vaincre, mais un compagnon exigeant, parfois sévère, mais formateur. On ne cherchait pas à l’abréger ; on cherchait à s’y accorder.
Aujourd’hui, tout est sommé d’aller plus vite que sa propre nature. On exige de l’homme qu’il soit prêt avant d’avoir appris, solide avant d’avoir douté, accompli avant d’avoir vécu. Et lorsqu’il échoue — car il échoue toujours — on lui reproche sa faiblesse, sans voir que c’est la règle elle-même qui est inhumaine.
De cette violence faite au temps naît un drame discret, presque invisible. On parle de stress, de surcharge, de burn-out, comme si le mal était seulement quantitatif. Mais ces mots ne disent pas l’essentiel. Ils masquent une blessure plus ancienne : l’impossibilité de se reconnaître dans ce que l’on devient, parce que l’on n’a jamais eu le temps de le devenir réellement.
Cette blessure traverse toute la société. Dans le travail, où l’on est requis sans jamais être accompli. Dans les relations, rendues fragiles par la hâte, la réversibilité, l’absence de durée. Dans l’éducation, où l’on presse les âmes comme on presse des résultats, sans leur laisser le temps de se former. Partout, la même défiance à l’égard de la lenteur, comme si attendre était une faute.
Le plus tragique est peut-être que cette violence a été intériorisée. L’homme se reproche de ne pas aller assez vite, de ne pas suivre le rythme, de ne pas être à la hauteur. Il se croit insuffisant, alors qu’il est simplement privé de temps habitable. Il confond l’épuisement avec l’échec, et la fatigue avec une faute personnelle.
Ainsi se noue une aporie profonde. L’homme est un être de devenir, et tout ce qu’on lui demande l’empêche de devenir. Il est fait pour la durée, et on le soumet à l’instant. Il a besoin de cohérence, et on le disperse. Il pourrait s’accomplir, mais on l’épuise avant même qu’il se forme.
Ce n’est pas une crise passagère.
C’est une pathologie.
En traitant le temps comme une variable à optimiser, comme une matière à exploiter, l’homme se mutile lui-même. Il ne détruit pas seulement son repos ou son équilibre ; il détruit sa capacité à se constituer. Et ce faisant, c’est la société entière qui s’installe dans un état d’essoufflement chronique, incapable de transmettre, de durer, de porter quoi que ce soit qui dépasse l’instant.
L’homme peut aller toujours plus vite ; il n’ira jamais plus loin.
Peut-être faudra-t-il un jour retrouver le courage de consentir à la durée — non par nostalgie, mais par fidélité à ce que nous sommes. Car l’homme qui refuse le temps se condamne à l’agitation stérile, et celui qui ne sait plus habiter la durée finit par perdre jusqu’au sentiment d’exister.
Alors le siècle se plaint, sans savoir de quoi il souffre.
Il accuse le temps, quand c’est lui-même qu’il a trahi.
L’homme essoufflé
ou l’impossibilité de devenir**
Il y a dans notre époque une plainte sourde et continue, que l’on entend partout sans plus l’écouter. Elle ne crie pas ; elle soupire. Elle dit que le temps manque, que les jours passent trop vite, que les vies s’épuisent avant même d’avoir commencé. Et cette plainte est devenue si familière qu’elle ne scandalise plus personne. Elle accompagne nos gestes comme une musique de fond, triste et monotone, à laquelle nous avons fini par nous accoutumer.
Pourtant, ce n’est pas une plainte légère.
C’est le signe d’un dérèglement profond.
Car ce n’est pas le temps qui s’est raréfié. C’est notre rapport à lui qui s’est brisé. Le temps demeure ce qu’il a toujours été : indifférent, continu, impassible. Mais nous ne savons plus y tenir. Nous le traversons comme on fuit un lieu devenu inhabitable. Nous nous hâtons, non pour atteindre quelque chose, mais pour échapper à une inquiétude diffuse, presque honteuse, que nous ne savons plus nommer.
Il y a là une fatigue nouvelle, plus grave que celle du travail ou de l’effort. Ce n’est pas la lassitude de celui qui a trop donné, mais l’épuisement de celui qui n’a jamais pu se former. On agit sans cesse, on s’emploie, on se mobilise, on répond ; et cependant, rien ne se fixe. Les jours s’enchaînent sans faire une durée, les années passent sans devenir une vie. On vieillit avant d’avoir mûri.
J’ai longtemps cru que cette fatigue venait de l’excès. Je crois aujourd’hui qu’elle vient du vide. Non d’un vide d’occupations, mais d’un vide de devenir. Nous faisons beaucoup, mais nous devenons peu. Nous courons, mais nous ne savons plus vers quoi. Et cette course sans direction use davantage que l’effort le plus rude.
Il fut un temps — et ce temps n’est pas un mythe — où l’on savait que l’homme ne se fait pas d’un seul jet. On acceptait la lenteur comme une loi, l’attente comme une épreuve, la reprise comme une sagesse. Le temps n’était pas un ennemi à vaincre, mais un compagnon exigeant, parfois sévère, mais formateur. On ne cherchait pas à l’abréger ; on cherchait à s’y accorder.
Aujourd’hui, tout est sommé d’aller plus vite que sa propre nature. On exige de l’homme qu’il soit prêt avant d’avoir appris, solide avant d’avoir douté, accompli avant d’avoir vécu. Et lorsqu’il échoue — car il échoue toujours — on lui reproche sa faiblesse, sans voir que c’est la règle elle-même qui est inhumaine.
De cette violence faite au temps naît un drame discret, presque invisible. On parle de stress, de surcharge, de burn-out, comme si le mal était seulement quantitatif. Mais ces mots ne disent pas l’essentiel. Ils masquent une blessure plus ancienne : l’impossibilité de se reconnaître dans ce que l’on devient, parce que l’on n’a jamais eu le temps de le devenir réellement.
Cette blessure traverse toute la société. Dans le travail, où l’on est requis sans jamais être accompli. Dans les relations, rendues fragiles par la hâte, la réversibilité, l’absence de durée. Dans l’éducation, où l’on presse les âmes comme on presse des résultats, sans leur laisser le temps de se former. Partout, la même défiance à l’égard de la lenteur, comme si attendre était une faute.
Le plus tragique est peut-être que cette violence a été intériorisée. L’homme se reproche de ne pas aller assez vite, de ne pas suivre le rythme, de ne pas être à la hauteur. Il se croit insuffisant, alors qu’il est simplement privé de temps habitable. Il confond l’épuisement avec l’échec, et la fatigue avec une faute personnelle.
Ainsi se noue une aporie profonde. L’homme est un être de devenir, et tout ce qu’on lui demande l’empêche de devenir. Il est fait pour la durée, et on le soumet à l’instant. Il a besoin de cohérence, et on le disperse. Il pourrait s’accomplir, mais on l’épuise avant même qu’il se forme.
Ce n’est pas une crise passagère.
C’est une pathologie.
En traitant le temps comme une variable à optimiser, comme une matière à exploiter, l’homme se mutile lui-même. Il ne détruit pas seulement son repos ou son équilibre ; il détruit sa capacité à se constituer. Et ce faisant, c’est la société entière qui s’installe dans un état d’essoufflement chronique, incapable de transmettre, de durer, de porter quoi que ce soit qui dépasse l’instant.
L’homme peut aller toujours plus vite ; il n’ira jamais plus loin.
Peut-être faudra-t-il un jour retrouver le courage de consentir à la durée — non par nostalgie, mais par fidélité à ce que nous sommes. Car l’homme qui refuse le temps se condamne à l’agitation stérile, et celui qui ne sait plus habiter la durée finit par perdre jusqu’au sentiment d’exister.
Alors le siècle se plaint, sans savoir de quoi il souffre.
Il accuse le temps, quand c’est lui-même qu’il a trahi.
Il y a dans notre époque une plainte sourde et continue, que l’on entend partout sans plus l’écouter. Elle ne crie pas ; elle soupire. Elle dit que le temps manque, que les jours passent trop vite, que les vies s’épuisent avant même d’avoir commencé. Et cette plainte est devenue si familière qu’elle ne scandalise plus personne. Elle accompagne nos gestes comme une musique de fond, triste et monotone, à laquelle nous avons fini par nous accoutumer.
Pourtant, ce n’est pas une plainte légère.
C’est le signe d’un dérèglement profond.
Car ce n’est pas le temps qui s’est raréfié. C’est notre rapport à lui qui s’est brisé. Le temps demeure ce qu’il a toujours été : indifférent, continu, impassible. Mais nous ne savons plus y tenir. Nous le traversons comme on fuit un lieu devenu inhabitable. Nous nous hâtons, non pour atteindre quelque chose, mais pour échapper à une inquiétude diffuse, presque honteuse, que nous ne savons plus nommer.
Il y a là une fatigue nouvelle, plus grave que celle du travail ou de l’effort. Ce n’est pas la lassitude de celui qui a trop donné, mais l’épuisement de celui qui n’a jamais pu se former. On agit sans cesse, on s’emploie, on se mobilise, on répond ; et cependant, rien ne se fixe. Les jours s’enchaînent sans faire une durée, les années passent sans devenir une vie. On vieillit avant d’avoir mûri.
J’ai longtemps cru que cette fatigue venait de l’excès. Je crois aujourd’hui qu’elle vient du vide. Non d’un vide d’occupations, mais d’un vide de devenir. Nous faisons beaucoup, mais nous devenons peu. Nous courons, mais nous ne savons plus vers quoi. Et cette course sans direction use davantage que l’effort le plus rude.
Il fut un temps — et ce temps n’est pas un mythe — où l’on savait que l’homme ne se fait pas d’un seul jet. On acceptait la lenteur comme une loi, l’attente comme une épreuve, la reprise comme une sagesse. Le temps n’était pas un ennemi à vaincre, mais un compagnon exigeant, parfois sévère, mais formateur. On ne cherchait pas à l’abréger ; on cherchait à s’y accorder.
Aujourd’hui, tout est sommé d’aller plus vite que sa propre nature. On exige de l’homme qu’il soit prêt avant d’avoir appris, solide avant d’avoir douté, accompli avant d’avoir vécu. Et lorsqu’il échoue — car il échoue toujours — on lui reproche sa faiblesse, sans voir que c’est la règle elle-même qui est inhumaine.
De cette violence faite au temps naît un drame discret, presque invisible. On parle de stress, de surcharge, de burn-out, comme si le mal était seulement quantitatif. Mais ces mots ne disent pas l’essentiel. Ils masquent une blessure plus ancienne : l’impossibilité de se reconnaître dans ce que l’on devient, parce que l’on n’a jamais eu le temps de le devenir réellement.
Cette blessure traverse toute la société. Dans le travail, où l’on est requis sans jamais être accompli. Dans les relations, rendues fragiles par la hâte, la réversibilité, l’absence de durée. Dans l’éducation, où l’on presse les âmes comme on presse des résultats, sans leur laisser le temps de se former. Partout, la même défiance à l’égard de la lenteur, comme si attendre était une faute.
Le plus tragique est peut-être que cette violence a été intériorisée. L’homme se reproche de ne pas aller assez vite, de ne pas suivre le rythme, de ne pas être à la hauteur. Il se croit insuffisant, alors qu’il est simplement privé de temps habitable. Il confond l’épuisement avec l’échec, et la fatigue avec une faute personnelle.
Ainsi se noue une aporie profonde. L’homme est un être de devenir, et tout ce qu’on lui demande l’empêche de devenir. Il est fait pour la durée, et on le soumet à l’instant. Il a besoin de cohérence, et on le disperse. Il pourrait s’accomplir, mais on l’épuise avant même qu’il se forme.
Ce n’est pas une crise passagère.
C’est une pathologie.
En traitant le temps comme une variable à optimiser, comme une matière à exploiter, l’homme se mutile lui-même. Il ne détruit pas seulement son repos ou son équilibre ; il détruit sa capacité à se constituer. Et ce faisant, c’est la société entière qui s’installe dans un état d’essoufflement chronique, incapable de transmettre, de durer, de porter quoi que ce soit qui dépasse l’instant.
L’homme peut aller toujours plus vite ; il n’ira jamais plus loin.
Peut-être faudra-t-il un jour retrouver le courage de consentir à la durée — non par nostalgie, mais par fidélité à ce que nous sommes. Car l’homme qui refuse le temps se condamne à l’agitation stérile, et celui qui ne sait plus habiter la durée finit par perdre jusqu’au sentiment d’exister.
Alors le siècle se plaint, sans savoir de quoi il souffre.
Il accuse le temps, quand c’est lui-même qu’il a trahi.
Cyril Brun
