ou du breuvage qui soutient et de celui qui presse

Conversation imaginaire entre Célimène et Dorante


(Un salon, vers le milieu de l’après-midi. Dorante entre avec vivacité. Célimène est assise.)


DORANTE

Ah ! Célimène, je vous cherchais.

Je sens déjà l’après-midi qui me gagne,

et je m’en allais demander qu’on m’apportât du café.


CÉLIMÈNE

Du café ?

Vous êtes bien prompt à vouloir ranimer

ce qui ne demande peut-être

qu’à être ménagé.


DORANTE

Il faut bien, Madame, se donner quelque secours

contre l’affaiblissement de l’esprit,

qui, après le dîner,

aime fort à s’égarer.


CÉLIMÈNE

(levant sa tasse)

C’est précisément pour cette raison

que je me contente de ceci.


DORANTE

De la chicorée !

Avouez que le remède est fort modeste,

et peu propre à faire parade dans un salon.


CÉLIMÈNE

Il est vrai qu’elle ne promet point d’éclat.

Mais elle a ceci pour elle

qu’elle ne réclame rien ensuite.


DORANTE

Comment ?

Vous refusez donc cette vivacité soudaine

qui fait l’esprit plus vif

et la parole plus prompte ?


CÉLIMÈNE

Je me défie des secours

qui pressent le corps

plus qu’ils ne le servent.

Le café éveille,

mais il presse ;

il pousse l’esprit en avant,

et laisse ensuite le corps payer

ce qu’il a donné trop vite.


DORANTE

(raillant)

Voilà un discours fort savant

pour une boisson si commune.


CÉLIMÈNE

Non point savant,

mais observé.

La chicorée, au contraire,

n’excite point les nerfs ;

elle aide la digestion du repas passé,

calme l’estomac,

et laisse l’esprit libre,

sans le contraindre à se montrer brillant

à toute heure.


DORANTE

(goûte, malgré lui)

Ma foi…

ce n’est ni désagréable,

ni importun.


CÉLIMÈNE

Parce qu’elle ne promet rien de plus

que ce qu’elle tient.

Avec le café,

vous gagnez une heure de vivacité,

puis vous devenez impatient,

puis vous cherchez à recommencer.

Avec ceci,

l’on ne sent presque rien,

et c’est précisément ce qui fait

que l’après-midi se soutient.


DORANTE

Vous voulez donc dire

que je prends du café

pour ne pas sentir que je suis las ?


CÉLIMÈNE

Je dis seulement

que certains breuvages

demandent plus qu’ils ne donnent,

et que d’autres se contentent de servir

sans se rendre nécessaires.


DORANTE

(après un silence)

Il est fâcheux, Madame…


CÉLIMÈNE

Quoi donc ?


DORANTE

Que je me sente déjà

moins empressé de parler.


CÉLIMÈNE

(souriant)

C’est peut-être là

le premier repos de l’après-midi.


(Ils demeurent un instant tranquilles.

La conversation pourra reprendre —

sans être forcée.)

Cyril Brun