La liberté intérieure : apprendre à se gouverner

Il semble que nous ayons pris l’habitude de parler de liberté comme d’une évidence, alors même que nous rencontrons de plus en plus souvent des hommes et des femmes — et surtout des jeunes — qui se sentent intérieurement entravés. Ils veulent choisir, ils l’affirment volontiers, mais ils ne savent plus très bien comment s’y prendre. Ils avancent avec ardeur, puis se retirent sans comprendre ce qui les a arrêtés. Ils désirent vivement, puis se lassent, puis se reprochent leur propre inconstance. Et cette fatigue n’est pas celle de l’inaction : elle naît plutôt d’un trop-plein de mouvements mal accordés.

Il serait tentant de réduire ce malaise à une affaire de caractère ou de sensibilité excessive. Pourtant, il touche plus profondément à notre manière de comprendre ce que nous sommes. Nous parlons volontiers de l’homme comme d’une unité simple, alors que l’expérience la plus ordinaire montre qu’il ne l’est point. Nous sommes faits de mouvements divers, parfois contraires, qui ne demandent qu’à être reconnus pour cesser de se combattre.

Vous voulez une chose et, presque au même instant, vous en voulez une autre. Vous sentez en vous l’élan et la retenue, l’attirance et la crainte, le goût d’agir et la peur de vous tromper. Rien de tout cela n’a d’anormal. Ce qui l’est davantage, c’est de vivre ces mouvements sans jamais les regarder, comme s’ils vous arrivaient du dehors, alors qu’ils constituent votre matière la plus proche.

Il est frappant de constater que ce qui nous domine le plus sûrement est souvent ce que nous comprenons le moins. Une passion reconnue perd déjà de sa violence. Une passion ignorée s’installe comme une habitude, et l’habitude finit par faire loi. Vous croyez agir librement, alors même que vous répétez sans le savoir.

Le corps, ici, offre une leçon simple et constante, à condition de prendre la peine de l’écouter. Lorsqu’un mouvement est mal réparti, lorsqu’un muscle se met à suppléer sans cesse à un autre, le geste demeure possible, mais il s’accomplit au prix d’un effort croissant. Le corps compense, puis se fatigue, puis se plaint. La douleur n’est pas une ennemie : elle est un signe. Elle indique que quelque chose travaille à contre-emploi.

Il en va de même à l’intérieur. Lorsque ce qui devrait éclairer se tait, lorsque ce qui devrait orienter se contente de pousser, lorsque l’effort remplace le discernement, vous continuez à vivre, mais de biais. Et cette vie de biais laisse des traces : lassitude persistante, irritations sans cause claire, découragements répétés, parfois même un sentiment de ne plus vous reconnaître vous-même.

On se trompe alors lourdement en croyant que la liberté consisterait à suivre ce qui se présente avec le plus de force. C’est souvent l’inverse. Le premier mouvement est rarement le plus juste ; il est seulement le plus pressant. Être libre ne consiste pas à obéir à ce qui crie le plus fort en vous, mais à ménager un temps — fût-il bref — où vous ne vous précipitez pas.

Ce temps de suspension est précieux. C’est là que l’intelligence peut faire son œuvre, non comme un calcul froid, mais comme une lumière tranquille qui distingue. L’intelligence n’est ni la ruse ni la vivacité d’esprit : elle est la faculté de voir clair dans ce qui se présente, de reconnaître ce qui est réellement bon de ce qui n’en donne que l’apparence.

La volonté, quant à elle, n’est pas cette force crispée que l’on imagine parfois. Elle ne consiste ni à réussir à tout prix, ni à vaincre sans cesse. Elle est d’abord orientation. Vouloir, c’est consentir à aller dans une direction reconnue comme juste, même si l’effort échoue, même si le résultat tarde. Une volonté peut demeurer droite dans l’échec ; elle ne se perd que lorsqu’elle cesse d’être éclairée.

Les passions, elles, sont rapides. Elles aiment, elles craignent, elles espèrent, elles se révoltent. Elles sont nécessaires, car sans elles rien ne se mettrait en marche. Mais elles ne savent ni attendre ni mesurer. Leur office n’est pas de gouverner, mais de soutenir. Lorsqu’elles prennent le premier rang, l’ordre se renverse : l’intelligence se met à justifier, la volonté cède, et l’homme se persuade qu’il choisit ce qu’il subit.

Le domaine amoureux rend ce mécanisme visible à tous. Le désir y naît avec force, et il peut conduire au meilleur comme au pire. Ce n’est pas l’intensité qui fait la justesse, mais la capacité de reconnaître ce que ce désir promet réellement. Sans cela, l’amour se dégrade en jalousie, l’attachement en possession, l’élan en colère. Ce n’est pas l’amour qui blesse, mais l’absence de structure intérieure pour le porter.

À force de répétitions non corrigées, une manière d’être se fixe. Ce que l’on appelait autrefois un vice n’est pas une chute spectaculaire, mais une pente prise sans s’en apercevoir. Et cette pente finit souvent par se marquer dans le corps lui-même. Les tensions s’y inscrivent, les fatigues s’y logent, comme si le corps se faisait l’écho fidèle de ce que l’âme n’a pas su ordonner.

Beaucoup se découragent alors et pensent qu’il est trop tard pour changer. C’est une erreur commune, et grave. L’homme est façonné par l’habitude, mais il n’y est jamais enfermé. Ce qui a été appris par répétition peut être transformé par répétition contraire. On se réforme moins par des résolutions éclatantes que par des exercices patients.

Lorsqu’une passion est ainsi peu à peu éclairée et tenue, elle cesse d’être un poids. Elle devient une force sûre. Le désir apprend à attendre, la peur à mesurer, la colère à se contenir, l’élan à se diriger. Ce que l’on nommait vertu n’est rien d’autre qu’une passion devenue fiable — et cette fiabilité est une grande liberté.

Alors la liberté cesse d’être un mot sonore et lointain. Elle devient une manière d’habiter sa vie. Vous ne vous sentez plus emporté à chaque mouvement, ni paralysé par la crainte de vous tromper. Vous agissez, non parce que vous y êtes poussé, mais parce que vous vous y reconnaissez.

Si nous voulons aider les jeunes à devenir libres, il semble qu’il faille commencer par leur rendre cette intelligence d’eux-mêmes. Non en les pressant, non en les jugeant, mais en leur donnant les moyens de comprendre ce qui se passe en eux. Car nul ne se délivre de ce qu’il ignore, et l’on ne gouverne jamais que ce que l’on a d’abord appris à connaître.

Cyril Brun