Une vie digne d’un opéra
S’il est une vie que Verdi aurait pu mettre en musique, c’est bien le destin tragique de son propre fils, Nicolas.
Un fils qu’il n’a jamais connu.
Dont il apprit tardivement la naissance.
Et dont il ignora, probablement, la mort héroïque.
Des prémices de cette naissance jusqu’à une fin chantée à l’honneur, un titre s’impose à l’esprit :
La force du destin.
Je n’avais jamais entendu parler de ce fils caché et ignoré.
Et pourtant, à l’époque, dans l’aristocratie comme dans la bourgeoisie occidentale, l’affaire fit grand bruit.
C’est Jean d’Ormesson — proche de la famille Wronski / O’Shaughnessy — qui eut accès aux archives et aux témoignages de première main.
Il raconta cette extraordinaire épopée dans un ouvrage aux dimensions plus vastes, Le Vent du soir.
Je me propose ici d’en donner le récit, dépouillé de l’écriture romancée de l’académicien, mais fondé sur son enquête, et sur les preuves qu’il mentionne.
Tout commence en Russie, dans la première moitié du XIXᵉ siècle.
Une jeune fille de petite noblesse française, chassée par la Révolution, est engagée comme professeur de français par une grande famille russe : les Narichkine.
Marie de Cossigny est belle.
Elle ne laisse indifférent ni l’oncle, ni le neveu.
Les tensions familiales s’installent.
Il semble qu’elle ait eu une aventure avec l’un et l’autre.
Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle est chassée de Saint-Pétersbourg par la vieille douairière, Marie est enceinte.
Probablement de l’un ou de l’autre.
Commence alors une errance.
De ville en ville, Marie finit par arriver à Vienne, où elle retrouve des amis de sa famille, les Herbignac.
Elle s’y lie d’amitié avec Hortense, maîtresse du richissime comte Wronski.
Malgré sa situation et l’enfant à naître, Piotr Vassilievitch tombe éperdument amoureux d’elle.
Il l’enlève à Venise.
Ils se marient.
Une fille naît, Nadia, qu’il reconnaît comme sienne.
À Venise, Wronski se passionne pour Verdi, dont il devient l’ami.
Sa femme, Marie, devient la maîtresse du compositeur adulé de l’Italie en effervescence.
Un trio tacite se forme.
Le comte n’ignore rien de la liaison entre son ami et sa femme.
Jusqu’au jour où Marie tombe enceinte de Verdi.
Elle écrit alors une longue lettre à Milan pour annoncer à son amant qu’elle porte son enfant.
Cette lettre est reproduite par d’Ormesson.
Mais l’accouchement est difficile.
Le comte annonce à Marie qu’elle a mis au monde une fille mort-née.
Pour Verdi, l’affaire s’arrête là.
En réalité, Wronski a fait enlever l’enfant.
Un fils.
Il l’envoie en Suisse, où il sera élevé dans le secret le plus absolu.
Il subvient à toute son éducation.
Il lui donne l’un des prénoms russes les plus répandus : Nicolas.
Nicolas est élevé par une nourrice dans les Grisons, près de Münster.
Il est ensuite envoyé dans un internat non loin de Saint-Moritz, puis, à quinze ans, au collège de Rosey, sur les bords du Léman.
Il n’a pour seul contact qu’un homme barbu dont il ignore tout : Zambrano, l’homme du comte.
Puis un notaire genevois, Maître Brulaz-Trampolini, qui gère ses intérêts.
Ni Nicolas, ni le notaire ne connaissent sa véritable identité.
Le jour vient où Nicolas reçoit sa fortune.
Il devient indépendant.
Sur les conseils du notaire, il investit dans une chaîne d’hôtels et y travaille.
Pendant ce temps, Nadia Wronski grandit.
Elle voyage avec sa mère, le comte ayant pris ses distances.
De santé fragile, un médecin parisien l’envoie se reposer en Suisse.
La mère et la fille séjournent dans un hôtel appartenant à la chaîne dans laquelle Nicolas a investi.
Par hasard — ou par nécessité du destin — le jeune homme s’y trouve également.
Nicolas est élégant.
Bien élevé.
Attentif.
Il ne laisse pas Nadia indifférente.
Elle ne le laisse pas non plus insensible.
Ils tombent amoureux.
La mère apprécie les manières et la douceur du jeune homme.
Les semaines passent.
Puis le comte Wronski meurt.
Peut-être d’un suicide.
Les deux femmes doivent regagner Venise, laissant Nicolas en Suisse.
Incapable de supporter la séparation, après de passionnés échanges de lettres, Nicolas décide de rejoindre Venise sans prévenir.
Il apprend que Nadia assistera à une grande fête donnée par un prince.
Une de ces somptueuses soirées vénitiennes.
Il se fait inviter.
Se déguise sobrement.
À son arrivée, il découvre une scène macabre : le prince est mort avant la fête.
La décision est prise de dissimuler l’événement jusqu’au lendemain.
Le corps est conservé sur de la glace.
Nicolas cherche Nadia.
Il la trouve, reine des mers.
Il l’enlève sur les gondoles du soir.
Galant, le frère reconduit la sœur jusqu’à la Giudecca.
Marie est en voyage.
La nuit d’amour a lieu.
Nadia tombe enceinte.
À son retour, Marie consent au mariage des deux jeunes gens.
La fête se prépare.
Mais Zambrano, mourant de tuberculose, révèle au notaire la vérité.
Nicolas Cossy est Nicolas Wronski.
Fils de Verdi.
Frère de Nadia.
Le scandale est immense.
Il parcourt l’aristocratie et la bourgeoisie d’Occident.
Le mariage devient impossible.
Dans le même lit que Nadia,
dans la même maison que Nicolas,
naît Sophie-Hélène.
Refusant qu’elle subisse le même sort, laissant derrière lui une sœur brisée et une mère éplorée, Nicolas disparaît.
Il hésite entre le Pérou et la Chine.
Il s’embarque à Marseille pour Shanghaï, via Suez, Calcutta et Bombay.
Il arrive à Pékin en pleine révolte des Boxers.
Il se lie d’amitié avec le consul d’Italie et sa fille, Gabrielle.
Lors de l’insurrection, ils gagnent la légation des États-Unis, assiégée pendant deux mois.
Gabrielle tombe amoureuse de Nicolas.
Il finit par céder.
Lors de l’assaut final, Nicolas défend le bastion.
Une balle le vise.
Gabrielle s’interpose.
Elle meurt dans ses bras.
Nicolas disparaît à nouveau.
En 1904, au plus fort du conflit russo-japonais, un homme se distingue au siège de Port-Arthur.
Le capitaine Nicolas, russe et italien.
Il sera tué à la bataille de Moukden.
Les témoignages rapportent que son corps fut retrouvé sur le champ de bataille, le sourire aux lèvres.
Ainsi mourut Nicolas Verdi Wronski Cossy.
Illustration incarnée de ce que peut être
la forza del destino.
En Europe, Sophie-Hélène Wronski parcourt le monde avec sa grand-mère après la mort de Nadia.
Elle ignore tout de son père jusqu’à son mariage avec Brian O’Shaughnessy.
Ce sont leurs filles, amies de Jean d’Ormesson, qui permettront le récit de cette histoire.
Quant à Verdi, on ne sait rien de sa réaction.
Il ne sut probablement jamais ce que fut la vie de ce fils né dans l’ombre,
disparu dans le tumulte du monde.
Cyril Brun
