A revendiquer une liberté qui n’en était pas une, l’Occident s’est peu à peu retrouvé contraint d’abandonner sa liberté véritable.
Depuis des décennies, nous appelons liberté ce qui relève surtout du refus de la contrainte.
Être libre serait ne rencontrer aucun obstacle à nos désirs.
Être libre, ce serait pouvoir tout obtenir, immédiatement, quitte à transformer la nature elle-même lorsqu’elle résiste.
Dans ce glissement, quelque chose s’est perdu.
Le sens de la responsabilité.
Celui de l’effort.
Peut-être même celui du temps.
Nous avons, patiemment, démantelé toutes les digues qui canalisaient nos désirs, au motif qu’elles entravaient la liberté.
Et nous assistons aujourd’hui à une forme d’effondrement intérieur : la raison abdique, anesthésiée par la jouissance immédiate.
L’immédiateté est devenue le symbole d’une liberté supposée absolue.
Mais la liberté est-elle vraiment cela ?
Nous avons peut-être oublié que la liberté n’est pas une fin en soi.
Qu’elle est un moyen.
Quelque chose qui se construit dans le temps — et qui, en retour, nous construit.
La jouissance n’est pas en soi un problème.
Mais lorsque le désir devient tyrannique, lorsque la capacité de lui obéir sans délai est présentée comme la liberté ultime, peut-on encore parler de liberté ?
Être libre, n’est-ce pas rester maître de son bonheur réel, plutôt que de celui imposé par l’enchaînement de nos désirs ?
N’avons-nous pas perdu la capacité de hiérarchiser les biens, de prévoir les conséquences, d’anticiper ?
Irréfléchir, au sens propre, c’est agir sans pensée du lendemain.
Dans cette précipitation, nos actions deviennent réflexes.
Et ce que nous appelons liberté ressemble parfois à une toupie déboussolée.
Aveuglés par la peur de ne plus jouir — peur dont l’horizon ultime est la mort — nous acceptons alors de renoncer à notre liberté véritable.
Ces lignes appelleraient bien sûr de nombreuses nuances.
Mais leur intention est ailleurs : attirer l’attention sur le fond plus que sur ses déclinaisons.
Lorsque le désir devient maître, la liberté se retire.
La peur guide alors les choix.
Et c’est dans ce climat que des restrictions de liberté sont acceptées, parfois sans véritable débat, parfois au nom même de la protection.
L’histoire nous rappelle que ce phénomène n’est pas nouveau.
Même Athènes, au nom de la liberté, sut parfois la restreindre.
A confondre liberté et satisfaction immédiate des désirs, nous nous sommes liés à eux.
Or le désir est fait pour l’homme, et non l’inverse.
Cyprien de Carthage l’avait formulé avec justesse :
« Tu t’es mis à servir ceux qui étaient faits pour te servir. »
Le drame de notre temps n’est peut-être ni la maladie, ni la mort, ni même la contrainte.
Il est plus discret.
Il tient dans cette renonciation progressive, souvent inconsciente, à la liberté véritable.
Car ce qui distingue l’homme, même affaibli, c’est sa capacité à choisir — et à choisir en vérité.
Mais c’est là, sans doute, un autre débat.
Cyril Brun
Docteur en sciences humaines
