La vérité persona non grata
Mais « Qu’est-ce que la vérité ? » Question naïve ou désabusée, Ponce Pilate se fait l’écho d’une préoccupation étonnamment philosophique alors que la foule hurle sous ses fenêtres et qu’il s’apprête à mettre un homme, qu’il croit innocent, à mort, simplement pour apaiser la vindicte populaire et ne pas s’exposer à l’ire de César. Ne trouvez-vous pas saisissant, en dehors toute considération religieuse liée à la littérature d’où cette scène est extraite, que dans une situation si critique qui menace de basculer à tout instant, alors qu’il s’agit de la vie d’un homme, la question du juge soit celle-ci ? Après un interrogatoire mené pour la forme qui parait avoir rapidement convaincu le gouverneur romain de l’innocence du prisonnier livré par la foule, on semble « bavarder » comme dans un salon littéraire, ou peut-être comme au-dessus du gouffre, aux heures les plus graves ou plus rien d’humain ne peut espérer changer la situation et où l’essentiel, tout subterfuge inutile, refait surface, la vie se dépouillant de toute futilité.
Question laissée sans réponse à priori puisque Jésus se tait, estimant probablement avoir déjà répondu en se présentant comme la celui qui est venu rendre témoignage à la vérité. Autrement dit, pour le prisonnier, il suffit à son bourreau de relire sa vie pour avoir la réponse à la question « qu’est-ce que la vérité ? ».
Pas plus que le Christ, il n’est dans mon propos de répondre à la question. Je voudrais cependant souligner à la fois le décor dramatique qui sert de scène à l’échange. Pilate se lavera ostensiblement les mains de la mort d’un juste, mais pas d’avoir posé un acte éloigné de la vérité. Pourtant c’est bien la question qui le taraude. Lorsqu’il demande à jésus « qu’as-tu donc fait ? », interrogatoire légitime du juge à l’accusé, Jésus répond que son seul crime c’est de rendre témoignage à la vérité. Alors le gouverneur qui perçoit bien le chef d’accusation veut aller plus loin. Si l’acte du voleur est de voler, l’objet du vol peut modifier la peine encourue. Aussi, du point de vue du juge, si l’acte répréhensible est de rendre témoignage à la vérité, l’objet du crime qu’il faut qualifier est la vérité. D’où la question de Ponce Pilate qui cherche à comprendre si le délit constitue réellement un délit. Mais il n’obtient pas de réponse, ou plutôt il n’est pas en mesure de la comprendre, car il lui faudrait reprendre toute la vie de Jésus pour obtenir une réponse suffisante.
Faute de réponse, le gouverneur qui, comme il l’affirme lui-même, à le pouvoir de le libérer, va laisser condamner Jésus, non sur l’objet de la faute, mais sur le fait de rendre témoignage. En d’autres termes, Pilate a renoncé à savoir si la Vérité défendue par l’accusée était un objet de délit ou non. Condamner le porteur de la vérité était tout simplement dans son intérêt plus que la vérité elle-même. En tout cas, la connaître était une donnée négligeable dans la balance. Comptait juste la paix sociale et sa relation avec l’empereur, bref, son intérêt du moment. Pilate ne s’est pas demandé s’il y avait un intérêt peut-être plus grand pour lui à connaître la vérité. Probablement, au contraire, s’est-il dit que cela pourrait lui attirer des ennuis. Visiblement, Pilate ne cherchait pas tant une réponse à sa question que des arguments pour convaincre les juifs en furie.
Bien au-delà de l’aspect proprement religieux qui ne m’intéresse pas directement ici, prenons cette péricope évangélique comme une allégorie, une image philosophique. On y découvre de nombreuses choses très intéressantes. Premièrement, la vérité est une question si fondamentale qu’elle se pose, nue, dans des situations tragiques, comme la mort, la peur d’une révolte. Loin d’être une élucubration philosophique, c’est une question cuisamment existentielle. Elle taraude l’homme lorsqu’il est acculé à l’ultime. Et, peut-être, pourrions-nous regretter que l’humanité ne se la pose pas plus tôt, avant qu’il ne soit trop tard. Trop tard ? Mais trop tard pour quoi ? Là encore l’esprit perdu de Pilate nous donne une piste de réflexion. Face à une décision qu’il doit prendre dans l’instant, le gouverneur n’a pas les éléments de réponse pour faire un choix éclairé. Il n’a pas non plus le temps pour s’informer, chercher la réponse. On constate ici que chercher la réponse avant d’en avoir besoin est une anticipation vitale. Elle est si vitale qu’elle tient à la liberté, car Pilate n’est pas libre de sa réponse, puisqu’il est enchainé par son ignorance, contraint à une seule option. Et en ce sens la vérité rend libre.
A suivre Pilate dans son errance intellectuelle, on découvre que la Vérité est existentielle, libératrice, mais surtout qu’elle est une quête. La vérité ne s’invente pas, ne se décrète pas, sans quoi le tout puissant gouverneur aurait eu les moyens de trancher. Non la vérité se recherche et se découvre. C’est du reste l’étymologie du mot, dévoilement. C’est Aristote qui se tue à nous le dire, la vérité se contemple, se laisse rejoindre, mais il faut partir à sa rencontre, se mettre en quête.
L’autre enseignement important de cette allégorie, est que l’ignorance rend aveugle quand la vérité est une lumière qui éclaire. Clair obscure facile du poète qui explique pourtant pourquoi la vérité n’est pas aimée. Elle suppose un effort de recherche intellectuelle, ce qu’il conviendrait d’appeler tout simplement de la sagesse. Pour ne pas se fatiguer dans cette quête ardue, on préfère se contenter de demi-vérité comme le peuple hébreu, ou, comme Pilate, de laisser la question sans réponse. L’un comme l’autre plonge l’humanité dans l’obscurité et par là dans le contraire de la vérité, le mensonge qui conduit à l’erreur. Mais l’erreur, n’étant autre qu’une suite de choix obscurs et destructeurs, elle place l’homme dans des situations si inextricables que tout retour en arrière suppose des efforts bien plus violents que la quête de la vérité elle-même. Voilà comment, la vérité devient persona non grata.
Comme Pilate, on préfère jeter en pâture les témoins de la vérité que de convertir sa vision, c’est-à-dire, en définitive sa vie. On a, dans bien des situations du monde actuel, bien plus à perdre à écouter la vérité et donc à la suivre. Alors, le relativisme devient la norme des paresseux, le refuge des incurables, la nuit de l’humanité.
Les fake news à la mode, les manipulations médiatiques, les amalgames en forme de slogan n’en sont que la moderne manifestation. Le pire peut-être, est que personne n’est dupe, mais beaucoup s’en contentent, s’en satisfont, voire s’en délectent, par facilité, par peur de perdre des acquis ou simplement des plaisirs jouissifs. Alors le témoins de la vérité est condamné, non pour la vérité qu’il profère, mais pour l’inconfort qu’il génère dans la vie de ceux qui la refusent.
Le drame du monde d’aujourd’hui est la consentante manipulation des esprits qui obscurcit non seulement la vie de chacun, mais l’humanité tout entière. Et ceci n’est possible que pour une seule raison, l’humanité n’a plus conscience que son bonheur véritable est dans la vérité car la vérité consiste en l’épanouissement de l’Homme. Cette évidence est aujourd’hui non seulement inaudible, mais insupportable.
Cyril Brun, docteur en sciences humaines, ancien chargé de cours sur la pensée grecque classique
