Chopin patriote

Chopin était-il polonais ou français ? Pour Frédéric, cela ne fait aucun doute : il est et reste polonais, n’en déplaise au chauvinisme français qui se plaît à souligner que son père était lorrain et qu’il vécut et mourut à Paris, où il rencontra ses plus grands succès. Si le grand Chopin est arrivé à Paris, c’est d’abord parce que le patriote a dû fuir sa terre natale qu’il chérit et souhaite servir de son art.

Pourtant, ses succès polonais furent courts et tardifs. Non pas que le public ne le reconnût pas d’emblée comme le prodigieux concertiste et compositeur qu’il était, mais par une sorte de discrétion musicale.

Le Grand-Duc Constantin, frère du tsar Nicolas Ier, homme redouté pour ses colères, s’attache le jeune Chopin dès l’âge de dix ans. Le jeune homme, qu’il pouvait écouter des heures durant, le pacifiait. La réputation du Grand-Duc inquiéta d’abord Nicolas Chopin, qui craignait que son fils ne soit enchaîné au piano ; puis, rassuré, il mit un soin particulier à ce que cette relation privilégiée entre le prince et le pianiste ne gonfle pas l’orgueil de son fils, surtout lorsque le Grand-Duc s’éprit d’une marche de Chopin au point d’ordonner à son régiment de défiler désormais sur celle-ci.

Très vite, il fut comparé à Mozart ; mais, à la différence de ce dernier ou de Schubert, il ne composa pas beaucoup durant cette première période. Il faut attendre les deux dernières années polonaises pour qu’une véritable fertilité musicale apparaisse. C’est à cette époque qu’il compose sa Fantaisie sur des airs polonais ainsi que ses deux concertos pour piano, ou encore les célèbres premières études de Chopin (reflet du passage en Pologne de Paganini, qui impressionna tant le jeune Polonais).

Chopin, qui s’était peu produit dans son pays, trouve la gloire à Vienne et, poussé par l’amour préférentiel de la patrie, il rentre donner un grand concert au Théâtre national de Varsovie le 17 mars 1830. En un instant, les 800 places disparaissent et le concert est un triomphe. Refusant le titre de premier pianiste du tsar, Frédéric affiche et met en avant son patriotisme. Il refusera toujours de jouer devant Nicolas Ier, présent à Varsovie depuis le mois d’avril. L’insurrection anti-russe gronde. L’Europe tout entière est en ébullition : c’est la révolution de juillet en France, l’indépendance de la Belgique en octobre.

Les refus, presque provocateurs, du pianiste national mettent sa sécurité en péril. Il quitte donc la Pologne en diligence le 2 novembre 1830, juste avant le déclenchement de l’insurrection de novembre. Il a vingt ans et ne sait pas encore qu’il ne reverra jamais sa chère patrie.

« J’ai le pressentiment que si je quitte Varsovie, je ne reverrai plus jamais ma maison. Je m’imagine que je pars pour mourir. Ah ! Quelle tristesse ce doit être de ne pas mourir où l’on a toujours vécu (…) L’homme est rarement heureux s’il ne lui est destiné que de courtes heures de félicité ; pourquoi renoncerait-il à ses illusions qui sont, elles aussi, fugitives ? »

La légende raconte que ses amis lui offrirent une coupe d’argent pleine de cette terre bien-aimée de Pologne et qu’au passage de la diligence à la barrière de Varsovie, le cher professeur de Chopin, Józef Elsner, dirigeait un chœur interprétant une cantate en l’honneur du musicien.

C’est Vienne qui accueillera d’abord le patriote en fuite. Il y restera huit mois, mais la capitale impériale est beaucoup plus attirée par les valses de Lanner ou de Strauss père, et Chopin a du mal à émerger. Le 11 juin 1831, l’indifférence du public face à son concerto n° 1 le décide à quitter l’Autriche, où il reçut la nouvelle de l’insurrection de Varsovie et de la terrible répression russe. Profondément blessé, il est probable que son cri de révolte soit inscrit dans ses Études op. 10 et dans le premier Scherzo.

Chopin veut rentrer, mais ses parents l’en dissuadent en ces termes : sa mission est de servir son pays autrement que par les armes. Chopin décide alors de gagner Paris, non sans difficultés. La police viennoise égare son passeport, tandis que l’ambassade russe lui refuse son visa pour Paris. Qu’à cela ne tienne, il ira à Londres via Paris ! Là, il fait la connaissance de nombreux compatriotes polonais exilés.

Paris n’était pas seulement la capitale du piano — unique instrument qui comptait aux yeux de Chopin —, mais aussi une terre d’accueil pour les réfugiés, d’autant que la cause polonaise passionne les Parisiens, malgré l’instabilité politique française. De sa fenêtre, l’exilé pourra assister aux manifestations des Parisiens en faveur de son pays. Il habite en effet à deux pas de la résidence du général italien Ramorino, chef de l’insurrection polonaise de 1830. Se sentant ainsi soutenu, il refuse catégoriquement les invitations auprès de l’ambassade de Russie et se considère comme émigré politique et non comme sujet du tsar. En écrivant une telle réponse à l’ambassade, il s’interdisait définitivement tout retour en Pologne.

Dès 1833, il rejoint toute l’élite polonaise au sein de la Société littéraire polonaise. « L’honneur d’être entré dans leur cercle est pour moi le stimulant pour de nouveaux travaux répondant aux buts poursuivis par la société, et celle-ci peut compter sur moi pour la servir de toutes mes forces. » Reconnaissant, Chopin donne le 4 avril 1835, au Théâtre italien, un grand concert de bienfaisance en faveur des réfugiés polonais. Il y joue notamment son concerto en mi mineur en duo avec Liszt.

En entendant son ami et élève Gutmann jouer sa troisième étude en mi majeur, Chopin affirma ne rien avoir écrit de plus beau et, nostalgique, lâcha : « Oh ma patrie ». Ses amis disaient à ce sujet : « Le regret du pays le consume. »

À sa mort (1849), la terre polonaise contenue dans la coupe d’argent fut mêlée à celle du Père-Lachaise au-dessus de son cercueil.

Cyril Brun, chef d’orchestre

Ces notes, prises il y a dix ans, m’ont conduit à rechercher les sources que j’avais utilisées sans les retrouver. Si certains reconnaissent leurs mots sous ces lignes, qu’ils n’hésitent pas à me le dire : je les citerai avec plaisir et reconnaissance.