La contemplation, ou l’art d’habiter le temps

Il est des heures où l’âme, lasse de courir après le cours rapide des jours, s’arrête enfin, non par fatigue seulement, mais par une secrète inclination à demeurer ; et alors, comme si le temps lui-même consentait à suspendre son vol, tout ce qui semblait fugitif se recueille, tout ce qui passait se pose, et l’instant, jusque-là imperceptible, devient vaste comme une durée.

La contemplation naît de ce consentement silencieux.

Elle n’est ni effort ni retraite : elle est cette attention grave et douce par laquelle l’esprit cesse de presser la vie, et la laisse venir à lui, avec son poids, sa lenteur, son mystère. Alors l’instant, que nous traversions sans le voir, s’ouvre comme un horizon ; il se charge de ce qui l’a précédé, il résonne de ce qui l’attend, et le présent, loin d’être ce point nu et fuyant, devient une profondeur où l’âme peut se reconnaître.

Ainsi, ce qui n’était qu’un moment se fait demeure.

Ce qui n’était qu’un geste se prolonge en sentiment.

Ce qui n’était qu’un passage s’élargit en mémoire.

Ô temps ! ce n’est point toi qui nous manques, mais la patience de t’habiter. Nous t’accusons de nous fuir, quand c’est nous qui glissons à ta surface, incapables de nous arrêter assez longtemps pour sentir ta plénitude. Nous vivons vite, et croyons vivre beaucoup ; mais à force de hâter les heures, nous les vidons de leur substance, et la vie, dépouillée de sa durée, devient un spectacle sans profondeur, un décor changeant où l’âme ne trouve plus où se poser.

La contemplation restitue cette profondeur perdue.

Elle rend au quotidien sa gravité secrète, à l’instant sa résonance, à l’existence son ampleur. Par elle, les heures cessent d’être plates ; elles s’inclinent, elles s’ouvrent, elles laissent paraître ce qu’elles portaient en silence. Le temps n’est plus cette fuite que l’on subit, mais cette eau lente où la pensée se reflète et se recueille.

Alors l’homme ne traverse plus sa vie comme un étranger pressé.

Il s’y tient.

Il s’y reconnaît.

Il s’y respire.

Et dans cette halte intérieure, où rien n’est expliqué, où rien n’est forcé, où tout est laissé à sa juste gravité, l’âme éprouve enfin ce que les jours, livrés à la hâte, lui refusaient : non l’ivresse du mouvement, mais la paix profonde de la durée.

Cyril Brun

Nous sommes là au contrepoint du texte sur Proust que nous publierons demain !